»Mon opinion est et devait naturellement rester la même, car je tenais ces détails de la bouche même de Mlle de Sombreuil. Je ne puis mieux vous convaincre de l'exactitude de mes assertions qu'en vous racontant de quelle manière la version de l'aventure fut portée à ma connaissance par cette héroïne de la piété filiale.
»En 1815, à l'époque des événements du 20 mars, étant très-jeune, je vivais avec ma famille à Paris, rue Saint-Hyacinthe Saint-Michel, n° I. Mon frère aîné, étudiant en droit, partit, comme beaucoup d'autres, pour aller rejoindre Louis XVIII à Gand. Dans la même rue, au n° 3, habitait une veuve nommée Mme de Montarant (je puis mal orthographier le nom). Cette dame avait une fille plus âgée que moi, et un fils, chevau-léger dans une des quatre compagnies qu'on nommait alors la maison du roi. M. Aimé de Montarant, fils unique, se montrait peu empressé de rejoindre à Gand ceux de ses camarades qui avaient suivi le roi, et cela par égard pour sa mère dont il était tendrement aimé. Ayant appris le départ de mon frère, celle-ci pria ma mère de lui faire savoir, dès qu'elle aurait de ses nouvelles, comment il s'y était pris pour passer la frontière sans être arrêté. Son fils lui avait promis de ne pas partir avant d'avoir reçu cette information: il ne partit point. De tout ceci il résulta que mon frère, à son retour de Gand, nous trouva en relations avec la famille Montarant, que j'ai depuis longtemps perdue de vue. Quoi qu'il en soit, à l'époque dont je parle. Mlle de Montarant vint un jour, de la part de sa mère, nous inviter tous à dîner. Ma mère, je ne sais pourquoi, montrant quelque hésitation, Mlle de Montarant lui dit: «Il y aura une de nos cousines, Mlle de Sombreuil, maintenant Mme de Villelume, si fameuse par le courage qu'elle montra en septembre 1792, courage auquel son père dut la vie, malheureusement pour peu de temps.» Le désir de voir Mlle de Sombreuil eut raison des hésitations de ma mère. Cette dame n'avait que quelques jours à dépenser à Paris. Elle y était venue pour attendre le retour de son mari, qui, ayant suivi le roi à Gand, faisait partie du corps dit des officiers sans troupes, corps presque entièrement composé de vétérans de la première émigration. Mme de Villelume, si je ne me trompe, habitait, depuis son retour en France, dans le Limousin, lieu de naissance de son mari, lequel était, par parenthèse, un de ses cousins. Elle avait un fils qui me parut, à vue d'oeil, avoir une douzaine d'années. Mme de Villelume, à ce qu'on m'a dit, mourut quelques années après, à Avignon.
»Pendant le dîner je remarquai que cette dame ne buvait que du vin blanc. Je dis à Mlle de Montarant: «La répugnance insurmontable qu'éprouve Mme de Villelume à prendre du vin rouge tient sans doute au souvenir du verre de sang qu'elle fut forcée de boire?—Elle n'a jamais bu de verre de sang! répondit Mlle de Montarant; c'est là une erreur que je vous engage à redresser, comme elle ne manque pas de le faire chaque fois qu'elle en trouve l'occasion.» Son cousin l'ayant alors invitée à parler, Mme de Villelume s'exprima à peu près comme il suit: «Je ne dirai pas que ce soit jamais sans un sentiment des plus pénibles que je reporte mes souvenirs sur ce terrible épisode de ma vie, ni que je puisse accorder aucune sympathie aux instruments d'un parti qui fut pour moi la cause de tant de malheurs; mais je crois qu'il est de mon devoir de ne pas souffrir qu'un crime, qui ajouterait une nouvelle atrocité à tant d'horreurs, soit imputé à tort à ceux qui me rendirent mon père. Voici la vérité: Quand les meurtriers, touchés de mes efforts pour sauver mon père, m'accordèrent sa vie, vaincue par l'émotion, je me sentis défaillir. Alors les meurtriers, par un sentiment difficile à concevoir de la part de gens qui avaient commis tant de crimes, m'emmenèrent devant la porte d'un café voisin. L'un d'eux, ayant demandé un verre d'eau sucrée à la fleur d'oranger, m'en fit boire quelques gouttes qui me ranimèrent; mais ses doigts teints de sang avaient taché le verre. Mon premier mouvement, à la vue de la main ensanglantée tendue vers moi, fut de me retourner avec horreur; sur quoi un de ceux qui me soutenaient murmura à mon oreille: «Bois, citoyenne, et pense à ton père.» Ainsi fis-je, mais jamais depuis je n'ai vu de vin rouge dans un verre sans être prise de frisson.»
»Tel est, cher monsieur, le récit authentique des faits, tel que
je le tiens de Mlle de Sombreuil elle-même.
»Je vous autorise volontiers à faire de ce renseignement l'usage
qui vous paraîtra convenable.
»Vc DE MONTMAHON, née ROUSSEL.»
Et maintenant la question est jugée.
LA MAISON DE MARAT 1793-1870
Vieilles maisons! vieux souvenirs!
Combien de fois n'ai-je point cherché, dans les rues de Paris, les traces du passé? Avec quelle fièvre j'interrogeais les coins de rues, les logis aux façades antiques! Que de souvenirs historiques ramassés en passant!