L'an 1777, le samedi 27 décembre, dix heures du soir, en notre hôtel et par-devant nous, Antoine-Joachim Thiot, est comparu M. Jean-Paul Marat, docteur en médecine et médecin des gardes du corps de Monseigneur le comte d'Artois, demeurant à Paris, rue de Bourgogne, faubourg Saint-Germain, paroisse Saint-Sulpice. Lequel nous a rendu plainte contre M. le comte de Zabielo, Polonois de nation, demeurant à Paris, rue Coq-Héron, hôtel du Parlement d'Angleterre garni; contre M. Darnouville, demeurant à Paris; le sieur Darbel, demeurant aussi en cette ville et le nommé Flamand, domestique de dame Courtin, ci-après nommée, et nous a dit que, s'étant rendu aujourd'hui à sept heures du soir chez la dame Courtin, rue Neuve-Saint-Roch, qu'il traitoit depuis neuf semaines d'une maladie de poitrine, pour lui faire sa visite de médecin comme de coutume, il a trouvé dans l'antichambre mondit sieur le comte de Zabielo, qui, au lieu de le laisser entrer dans la chambre de la malade, l'a fait passer dans une autre pièce où l'ont immédiatement suivi les sieurs Darnouville et Darbel; qu'à peine assis, mondit sieur le comte de Zabielo a commencé à lui faire des reproches sur l'état de la malade, quoiqu'il se soit beaucoup amélioré depuis qu'il la soigne, et sur les frais de la cure, quoiqu'il soit dû au comparant 27 louis pour ses honoraires; que des reproches le comte de Zabielo est passé aux injures; qu'il a traité le comparant de charlatan; que lui, comparant, s'étant levé, a répondu qu'il étoit surpris qu'on l'eût fait venir pour l'insulter et qu'il n'étoit pas fait pour souffrir de pareils procédés. Sur quoi mondit sieur de Zabielo lui auroit porté un coup de poing sur la tête; qu'au même instant il s'est trouvé assailli par lesdits sieurs de Zabielo, Darnouville et Darbel, qui l'ont frappé sur la tête, lui ont arraché beaucoup de cheveux et lui ont fait des marques de leurs violences au doigt et sur la lèvre inférieure: en effet, nous avons aperçu de petites excoriations, l'une au petit doigt de la main gauche et l'autre au visage, sous la lèvre inférieure du plaignant; qu'il n'est parvenu à se dégager qu'en mettant l'épée à la main pour les repousser, qu'à l'instant il s'est senti saisi le bras par eux, qui ont sauté sur la lame de son épée, qu'ils ont cassée; que dans un moment aussi critique il auroit crié à son laquais, qui étoit resté dans l'antichambre: «A moi, Dumoulin! on m'assassine!» Que son laquais, entendant le bruit, étoit accouru, et voulut entrer; mais le dit Flamand l'en vouloit empêcher. Que de suite ce dernier fut joint auxdits sieurs de Zabielo, Darnouville et Darbel en disant: «Laissez-moi faire, monsieur le comte, j'aurai bientôt fait son affaire.» Que le plaignant, livré à leur fureur, s'étoit vigoureusement défendu et qu'à l'aide de son laquais qui crioit sans cesse aux assaillans: «Ne le tuez pas!» il s'étoit enfin débarrassé. Qu'en se retirant, il avoit été poursuivi et assailli de nouveau par ledit Darnouville, dont il s'étoit dégagé avec la poignée de son épée. Que parvenu à gagner la rue, il s'étoit rendu chez lui pour examiner l'état de sa tête où il sentoit de vives douleurs et où il a vu les signes de violence ci-dessus énoncés, et de là chez nous, pour des faits ci-dessus, circonstances et dépendances, nous rendre la présente plainte contre lesdits sieurs de Zabielo, Darnouville, Darbel, Flamand et autres, leurs complices, fauteurs et adhérens. Que, comme homme public, il dénonce au ministère de M. le procureur du roi, attendu que les fonctions du plaignant l'engagent à prêter ses secours à quiconque en a besoin, et doit avoir toute sûreté à cet égard, remettant là-dessus sa vengeance au ministère public. Nous requérant acte de tout ce que dessus[7].
[Note 7: L'information eut lieu le 17 janvier suivant, avec Marat (qui se dit âgé de trente-trois ans) et Nicolas Dumoulin (vingt-cinq ans), domestique, pour témoins. Cette information ne nous apprend rien de nouveau.]
Signé: JEAN-PAUL MARAT; THIOT.
En sortant du Luxembourg, l'autre jour, j'ai voulu, à deux pas de là, visiter une maison condamnée, elle aussi! l'ancien appartement de Marat. Au simple point de vue historique, cette maison valait un souvenir.
Elle porte aujourd'hui le nº 20 de la rue de l'École-de-Médecine, l'ancienne rue des Cordeliers. «C'est, dit M. Michelet, la grande et triste maison avant celle de la tourelle, qui fait le coin de la rue.» Construction du dix-septième siècle avec escalier assez large, à rampe de fer historié. C'est par là que Charlotte a passé, pâle sans doute et contenant les palpitations de son coeur. La concierge vous avertit qu'on ne visite point l'appartement de Marat. Sévère consigne. Mais tant de curieux se présenteraient, en effet, chaque jour. Il faut avoir un certain courage pour loger dans des lieux historiques et soutenir ainsi de continuels assauts. Cet appartement est au premier, et le locataire actuel est le docteur Galtier, un savant médecin, l'auteur d'un remarquable Traité de toxicologie. J'ai eu un moment l'idée, pour pénétrer jusqu'à lui, de me donner pour malade. Mais quoi! j'ai craint qu'il ne m'ordonnât le Midi brusquement. La surprise eût été inattendue.
Je pus entrer enfin. La chambre étroite, mais point obscure, quoi qu'en ait dit M. Michelet, est la dernière au fond de la cour après deux ou trois autres assez petites. Ce n'est pas même une chambre, c'est un cabinet. Rien n'est resté au surplus du temps passé. Un papier à fleurs jaunes tapisse à présent cette pièce. Au fond, à l'endroit où étaient placés la baignoire et l'escabeau, est accrochée une photographie de la peinture de Paul Baudry, la Mort de Marat, avec une dédicace au docteur Galtier. M. Baudry est venu là étudier. Des brochures encombrent ce cabinet, et l'on peut se figurer que ce sont encore là quelques-unes de ces piles de journaux oubliées par les porteurs, les plieurs, qui allaient et venaient jadis à travers ces chambres, tout le jour durant.
Mais comme la vue de ces petites pièces si étroites détruit l'effet produit par le tableau de Henri Scheffer, placé dans les galeries du Luxembourg! Scheffer a représenté une chambre dix fois trop vaste. Il a groupé toute une foule autour de la baignoire; or la vérité est que dans la salle de bain, six personnes auraient peine à se tenir debout. Paul Delaroche, au surplus, a commis une erreur pareille, et le billot et la hache de l'exécution de Jane Grey, conservés à la tour de Londres, ne sont pas semblables à ceux qu'il a peints sur le tableau qu'a gravé Mercury.
Il vaut infiniment mieux voir les choses telles qu'elles sont. Pourtant la demeure de Marat, telle que je me la figurais, sombre, noire, affreuse, tenant de la cave et de la tanière, parlait mieux à mon imagination.
On ne peut, il est vrai, la juger par ce qu'elle est aujourd'hui. La pioche des démolisseurs va tantôt jeter à bas la maison, mais le temps s'est déjà chargé de la transfigurer. A cette place où Charlotte Corday planta son couteau dans le coeur du conventionnel, on rencontre un logis propre et gai, paisible et simple, heureux, pour tout dire, et qui fait songer à ces touffes d'herbe qui poussent sur l'emplacement des échafauds.
En m'éloignant, j'ai jeté un coup d'oeil aux croisées de la rue. Lorsque Danton logeait cour du Commerce et qu'il allait aux Cordeliers, il s'arrêtait parfois sous ces fenêtres, et de sa voix puissante:—Hé! Marat, disait-il. Une des fenêtres s'ouvrait. La tête livide de Marat, enveloppée dans quelque mouchoir, se montrait:—Je descends! Et tous deux allaient au club voisin, où Camille Desmoulins, peut-être, les attendait déjà.