Le cordonnier Simon, lui aussi, demeurait près de là.
Cette mort de Marat eut son épilogue d'ailleurs et causa d'autres morts encore—et cela par une sorte de magnétisme fatal.
L'histoire de la guérite où presque chaque soir se suicidaient, à la porte d'un maréchal de France, les sentinelles qu'on y plaçait, date du premier empire. Elle est demeurée légendaire. Napoléon fit enlever la guérite, et l'on ne se suicida plus à cet endroit-là. Il y a, dans les suicides, des courants et presque des modes. On se tue volontiers parce qu'un autre s'est tué. Eh bien! après la mort de Marat, on avait exposé dans une sorte de niche, près du Carrousel, la baignoire dans laquelle Marat avait été assassiné et qui figure aujourd'hui au musée Tussaud, à Londres. Cette baignoire, d'aspect étrange, en forme de sabot, était éclairée, la nuit, par des torches qui lui donnaient je ne sais quel fantastique aspect, si bien que la sentinelle chargée de la garder prenait peur volontiers; mais, chose singulière, au lieu de fuir, se déchargeait à elle-même un coup de fusil dans le crâne. Il y avait là comme un magnétisme malsain, un terrible attrait. Bref, on donna l'ordre d'ôter de sa niche la baignoire de Marat; et le Carrousel n'entendit plus parler de suicide nocturne.
LA ROTONDE DU TEMPLE
La Rotonde du Temple, cette propriété d'un poëte, elle n'est plus!—Oui, elle appartenait à un poëte.
Tous les cousins de Gilbert ne meurent pas à l'hôpital. M. Alfred de Vigny possédait une ou deux îles—un vrai royaume—dans l'Océanie; et les journaux annonçaient naguère qu'un poëte, M. Laurent Pichat, venait de recevoir plus d'un million et demi d'indemnité en échange de la Rotonde du Temple, qu'il abandonnait à la pioche des démolisseurs.
Pioche insatiable et terrible qui va, vient, cogne, lézarde, éventre, renverse avec une étonnante rapidité, une persistance sourde. «Tout arrive», disait M. de Talleyrand.—Tout s'en va, eût-il pu dire. La véritable lamentation du moment apporte une variante à la plainte de la veille, et Jérémie s'écrie maintenant:
Hélas! que j'en ai vu démolir de maisons!
Cette Rotonde du Temple était un des coins les plus curieux de notre étonnant Paris, une de ces originales verrues que Montaigne eût aimées sans peine. Elle datait du siècle passé; à peine peut-on voir encore quelques débris de ses arcades circulaires. Elle s'élevait naguère haute, droite, sur ses colonnes toscanes, abritant toute une population laborieuse, garnie de magasins hybrides où s'amoncelaient comme en une hécatombe tous les vêtements que Paris abandonnait à Paris.
Le spectacle était fort curieux le soir, vers onze heures, lorsque venaient, les uns après les autres, les marchands d'habits apporter le butin de leur journée et le céder aux vendeurs. Le hasard en son ironie y faisait des rapprochements étranges, et l'habit noir du dandy, le paletot de l'employé, la casquette de l'ouvrier et le chapeau de la femme entretenue s'y rencontraient, étonnés de cette promiscuité, comme pour fournir maintes réflexions au promeneur en quête de philosophie banale.