Quelques heures après, c'en était fait de l'oeuvre à laquelle tant de héros, tant de génies, tant de martyrs illustres ou inconnus avaient donné leur sang. Bonaparte, tremblant, allait laisser échapper sa victoire; mais Lucien (le seul des Bonaparte que l'histoire sévère ait épargné), Lucien le libéral, Lucien le protecteur de Béranger, trahissant du haut de son fauteuil l'assemblée qu'il présidait, ressaisissait cette victoire par un coup d'énergie. On couchait en joue les Cinq-Cents. L'assemblée, dissoute par les baïonnettes, protestait vainement, et vainement voulait combattre. Ses cris de: Vive la République! se perdaient dans les acclamations d'une soldatesque qui comprenait qu'elle allait régner.
Je n'ai jamais passé rue de la Victoire sans me souvenir de ces choses. L'hôtel Chantereine n'existe plus pourtant. Donné par Bonaparte au général Lefebvre-Desnouettes, le général Bertrand l'a habité sous Louis-Philippe. C'est là qu'en décembre 1797, le Directoire était venu, en grand appareil, inviter Bonaparte à une fête triomphale qui fut donnée, dans la grande cour du palais du Luxembourg, le 10 décembre, date prédestinée.
C'est devant cet hôtel qu'en 1825 passa le convoi mortuaire d'un autre général, mort le 28 novembre (en brumaire encore) dans une maison, démolie aujourd'hui, et qui faisait l'angle nord de la rue Chantereine et de la rue de la Chaussée-d'Antin. Celui-ci, ce mort qu'on allait enterrer dans la petite église Saint-Jean, rue du Faubourg-Montmartre, n'avait jamais combattu que pour le droit, la patrie et la liberté; ce n'était pas, dans toute la valeur du terme, un grand homme, c'était mieux que cela: c'était un honnête homme, c'était le général Foy.
Vendu par Mme Desnouettes à M. Gauby, l'hôtel Chantereine a été démoli en 1860.
Un jour, Napoléon,—celui qu'on appelait à Brienne Napollione, d'où la paille au nez,—dit à quelqu'un qui lui prouvait que les Napoléon descendaient de Charlemagne:
—Ces généalogies sont puériles! A ceux qui demanderont de quel temps date la maison Bonaparte, la réponse est bien simple: elle date du 18 brumaire.
Du 18 brumaire. Il disait vrai, et son berceau fut l'hôtel Chantereine.
Noblesse toute neuve, noblesse de coups de main et de coups d'État.
LES AUTOGRAPHES
J'aime assez l'autographomanie. Les autographes sont un peu comme les coulisses de l'histoire. Lorsqu'il écrit, on a beau dire, M. de Buffon ôte ses manchettes et le grand Roi enlève sa perruque. L'autographomanie surprend l'histoire à son petit lever, ou à son petit coucher, comme on voudra, et la dépouille de toute solennité. Il n'est pas de grand homme pour son valet de chambre, affirme le dicton, et cela est bien possible. Il n'est pas de comédien à coup sûr pour son papier à lettres.
Encore faut-il pourtant que les autographes soient authentiques. Les fausses lettres de Mme de Maintenon et les fausses lettres de Marie-Antoinette nous ont assez divertis, il y a huit ans. On s'égayait ensuite aux dépens de prétendues lettres de Pascal qui étaient de Goussard ou de Giboyer, ou de tout autre. Voici maintenant que M. le marquis de Raigecourt écrit au Journal des Débats pour affirmer qu'il a été tout dernièrement mis en vente publique seize lettres de Mme Élisabeth à la marquise de Raigecourt, sa mère, lettres dont il possède, lui, les originaux. Quel est ce mystère? Je crains bien qu'on ne puisse le pénétrer autrement qu'en affirmant qu'il existe, je ne sais où, une fabrique de faux autographes comme il existe des boutiques de fausse monnaie. On expédie là les curiosités par douzaines et les textes précieux à la grosse; mais la supercherie, tôt ou tard, finit bien par se découvrir[10].