[Note 10: L'étonnante affaire Vrain-Lucas l'a prouvé. Le savant M. Chasles, que le fabricant de faux autographes a trompé, en est encore inconsolable.]
Vous savez l'histoire de M. Prosper Mérimée qui, pour se faire bien venir de Charles Nodier, lui confectionna de sa propre main un autographe de Robespierre. Le bon Nodier était enchanté, tournant et retournant le précieux papier entre ses doigts et s'extasiant sur l'intérêt tout historique du document, lorsqu'en approchant cette page de la fenêtre, en examinant la transparence, il aperçut dans le grain même le nom du fabricant accompagné d'une terrible date. Canson. 1834. Jugez du courroux. M. Mérimée pensa en étouffer de rire et Nodier de colère.
Ces dates sont vraiment inconvenantes. C'est ainsi que depuis une vingtaine d'années, certains marchands achètent à la fabrique de Sèvres des pièces de porcelaine qu'ils font décorer à leur guise et qu'ils vendent, sans scrupule, comme ayant appartenu au service de table de Louis-Philippe. Cela est fort bien, mais si l'acheteur se donne la peine de regarder sous la soucoupe ou sous la tasse, il y verra, très-lisible, le monogramme de Sèvres entre les deux chiffres qui servent à dater, par exemple: 6. S. 9. pour: Sèvres, 1869. Les curieux seuls et les amateurs sont comme il faut stylés là-dessus et mis en garde contre les truqueurs.
Mais je connais un cabinet d'autographes, certes un des plus riches et des plus ignorés de Paris, où l'on est sûr du moins de l'authenticité des écritures, l'homme qui le possède étant expert en la matière. Rue de Richelieu, sous cette vieille arcade Colbert, que l'on a démolie, par amour de la régularité et de l'alignement, avez-vous jamais vu, assis, le nez dans un livre, un homme à longue barbe grise, robuste encore, lunettes sur le nez, front intelligent et large, vrai rabbin de Rembrandt, honnête et énergique tête de démocrate plutôt—et qui se tient là, vendant des livres, le long de ses casiers accrochés à la muraille? C'est le dernier peut-être des bouquinistes de Paris. Quand je dis bouquiniste, j'entends fin connaisseur et ami des livres, sûr de ses éditions, flairant les trouvailles et tout prêt à faire bénéficier de ses trésors, non le passant qui ignore, mais le client lettré qui s'arrête et qui cause. C'est là seulement, sous cette arcade, qu'on peut encore espérer découvrir quelques ouvrages de prix. Les quais, depuis longtemps, sont envahis par la bibliothèque de pacotille. On chercherait longtemps sans y rien déterrer. Tout au contraire, là j'ai vu des Elzevirs bien souvent, et j'ai acheté un Alde Manuce le plus beau du monde.
L'homme s'appelle Lefebvre. Il a cinquante ou soixante ans, je ne sais. Il connaît tout, cause de tout, et, j'en suis bien sûr, a tout lu. Ancien forgeron, il était jeune lorsqu'il reçut un coup de pied de cheval qui lui cassa le bras, lui rendit impossible tout rude travail. Adieu le marteau! Et maintenant, que faire? étendu sur son lit, pendant sa maladie, il avait feuilleté des livres, ces vieux livres qu'il parcourait la journée finie ou le dimanche venu. Va donc pour les livres! «Je vendrai des livres, se dit-il, et ce me sera une occasion d'en lire!» Il s'établit je ne sais où, et le voilà enrôlé volontaire dans le régiment du bouquin. En ce temps-là, on avait des occasions qu'on n'a plus et le métier était bon. Le père Lefebvre rencontra et put saisir les bonnes aubaines. Livres, brochures, manuscrits, il prenait et vendait tout. Il acheta un jour tous les papiers de Camille Desmoulins, ou à peu près, une autre fois la bibliothèque de Grimod de la Reynière. Tout ce que l'illustre gourmand a laissé d'inédit, Charles Monselet le trouvera sous l'ex-arcade Colbert. M. Lefebvre a vendu à M. Feuillet de Conches un autographe de Nostradamus, ou de Nicolas Flamel. Il en a vendu bien d'autres! S'il avait voulu faire fortune, sa fortune serait faite et considérable. Mais il est artiste et garde pour lui les bons morceaux. Sa collection, qu'il ne veut pas éparpiller, est admirable. Il cédait, en 1869, à la Bibliothèque un magasin entier de documents sur la Révolution, que j'ai feuilletés et longtemps désirés. C'était, en un amas, la réunion de toute la correspondance complète de trois sections de Paris avec l'Hôtel-de-Ville. Que de matériaux enfouis là!
L'intérieur de mon bouquiniste attend encore son Balzac. Au haut d'une maison du passage, les livres, les écrits, réunis en un vrai pandémonium de papier, sont rangés avec un soin amoureux, catalogués, surveillés, les bouquins à leur place, les autographes dans leurs serviettes. On en voit de toutes sortes, et M. Lefebvre les a communiqués à plusieurs.
Les frères de Goncourt ont trouvé chez lui la plupart des curiosités dont ils ont fait usage dans leur Histoire de la société française pendant la Révolution et sous le Directoire. L'éditeur Plon publiait, un jour, avec une préface de M. Cantrel, un recueil de Nouvelles à la main sur la Du Barry et Louis XV, qui, longtemps, avait dormi dans ces cartons. M. Arsène Houssaye a découvert là plusieurs des lettres de Mme Tallien, et M. Jules Janin célébra jadis, dans un feuilleton, la science et le goût du vieux libraire.
Le jour où M. Lefebvre mettra en vente sa collection d'autographes, ce sera vraiment un beau tapage et comme un événement dans le monde des autographomanes et les érudits vendeurs; MM. Charavay auront un beau catalogue à publier. Le vieux Lefebvre possède des richesses incroyables. Je trouvais chez lui l'autre matin, en lui demandant un nom au hasard, cette belle lettre de Balzac au marquis de Custines, qui venait de publier son roman, Ethel.
«Sèvres, 17 février.
«Cher marquis, je suis tout à fait inhabile à juger les êtres ou les choses qui me font plaisir, et j'ai beau vous écrire d'Ethel deux jours après l'avoir lu, je suis trop sensible aux beautés pour m'attacher aux défauts, et cependant il y a peut-être des défauts: mais c'est, je crois, des vices de composition, de métier; j'aime mieux donc vous savoir écrivain qu'auteur.