«J'ai été surtout frappé de cette belle lutte entre deux caractères, dont l'un épure l'autre; c'est d'autant plus beau pour moi que Béatrix, à laquelle je travaille, est le sujet renversé: c'est la femme coupable (je prends le mot dans le sens vulgaire) épurée par l'amour d'un jeune homme, épurée par la douleur, comme Ethel fait de Gaston. Votre livre doit plaire énormément aux femmes; il est d'un homme qui sent vivement, qui jouit à toute heure de toute sa vie, qui comprend les luttes intestines de la passion. La victoire de l'amour sur les sens était une donnée magnifique et vous l'avez bien posée; pour mon goût, j'aurais mieux aimé pour cette oeuvre le vieux système du roman par lettres; mais dans cette époque vous avez dû préférer le récit. Les journalistes ne vous rendront pas justice. Ils abaisseront tant qu'ils pourront les courtines de velours rouge sous lesquelles vous avez mis, comme Titien, votre Vénus et ils feront leur métier, ces ennuyeux du feuilleton.
«Je n'aurais pas le courage de critiquer un livre où, de deux pages en deux pages, je trouve des choses comme: l'espérance est l'imagination des malheureux. C'est pour moi ma vie écrite en cinq mots, c'est plus que ma vie, c'en est la métaphysique, c'est ce qui m'a fait vivre et me soutient encore aujourd'hui. «Vous appartenez beaucoup plus à la littérature idée qu'à la littérature imagée; vous tenez en cela au dix-huitième siècle par l'observation à la Champfort et à l'esprit de Rivarol par la petite phrase coupée. Pour moi, je regrette que vous n'ayez pas commencé par la peinture de votre monde parisien, que vous ne l'ayez pas coupée par l'arrivée d'Ethel, en disant ce qui s'est passé en Angleterre, et que de là vous n'ayez pas couru au dénoûment. Vous n'avez plus à refaire Ethel, ceci s'adresse au manuscrit et non à l'imprimé, au premier roman que vous ferez et non à celui-ci. D'ailleurs elle est ce qu'elle est, vous assujettirez peut-être le public à votre manière, mais ce procédé donne, comme disent les marchands, une chose moins avantageuse, qui flatte moins l'oeil.
«Pour moi, le livre est dans l'anagramme d'Ethel. C'est le thé d'un homme de coeur et d'esprit. Vous savourez au coin d'un bon feu une délicieuse liqueur, et l'on médit de l'Angleterre, ce que j'adore; on assassine d'esprit les gens que l'on n'aime pas; l'on vante merveilleusement les bons coeurs qu'on aime, tout en admirant la madone d'un grand peintre accrochée là, devant vous, dans un superbe cadre, et à laquelle on revient toujours.
«Mme de Fraisnes est une ravissante création, Gaston n'est pas assez libertin; si Mme de Montléry existe, je voudrais la cravacher; ne me rappelez-pas au souvenir de Savardy quand vous le verrez et sachez que vous êtes mon créancier de quelques heures de bonheur qui ont nuancé de fleurs le canevas de ma vie travailleuse; je crois que je mourrai insolvable avec vous.
«T. à V.
«DE BALZAC.»
A mon avis, Balzac est là tout entier, avec son âpre volonté, sa tristesse dont ne triomphe pas toujours son généreux tempérament, sa haine aveugle contre la critique, qui a si fort servi à sa gloire, et ce mysticisme bizarre qu'il tenait sans aucun doute de l'humeur paternelle. «Ethel signifie le Thé,» Quel autre que ce voyant eût risqué cette étrangeté? Et, à ce propos, quand se décidera-t-on à éditer la Correspondance de Balzac, qui ne manquerait pas de nous ouvrir de nouveaux et vastes horizons sur son génie? Les quelques lettres imprimées par Mme Surville dans le livre consacré à son frère, nous ont mis en appétit[11].
[Note 11: Cette correspondance va faire partie de l'édition complète de
Balzac presque achevée chez Michel Lévy.]
M. Lefebvre possède plusieurs lettres de Balzac; il en a de Béranger qui n'ont jamais été réunies dans les quatre volumes de Correspondance publiés par M. Paul Boiteau. Le fragment de Béranger que je vais citer m'a semblé curieux. La lettre où je le prends est adressée à Mme Desbordes-Valmore, place Saint-Clair, nº 1, à Lyon. Il y est question du procès que M. Champanhet intentait à Béranger pour les Infiniment petits, le Sacre de Charles le Simple, le Petit Homme rouge et les Missionnaires. Un journal de Douai avait imprimé des vers de Mme Valmore en faveur de Béranger. «Le journaliste, répond le chansonnier, a bien senti que rien n'était plus propre à me recommander au public que des vers aussi charmants que les vôtres.» Et, revenant à son procès, Béranger ajoute:
«Je suis toujours en attendant la décision du tribunal pour savoir à quelle sauce on me mettra. On est décidé à faire cuire le poisson, mais on hésite sur la manière de l'accommoder. Jusqu'à présent, j'en ai pris peu de souci, parce que j'attends que le mal soit arrivé pour me plaindre. Mon imagination n'aime pas à se créer des monstres. Je suppose donc mes juges assez bonnes gens pour ne me condamner qu'à six mois ou un an de prison. J'espère qu'ils n'iront pas jusqu'au maximum de l'article qu'on veut m'appliquer. Ce maximum est de cinq ans, mais ils ne peuvent me gratifier de moins de six mois, qui en est le minimum. En bonne justice, ce serait six mois de trop, mais il n'y a point de bonne justice pour un homme qui s'amuse à dire la vérité. Je ne suis qu'un sot, et deux ou trois gredins en robe noire sauront bien me le prouver.»