Longtemps, aux lois de la victoire,
Ton bras triomphateur a soumis le destin.
Le temps s'envole avec ta gloire,
Et dévore en fuyant ton règne d'un matin.
Hier j'ai vu le cèdre. Il est courbé dans l'herbe.
Devant une idole superbe,
Le monde est las d'être enchaîné.
Avant que tes égaux deviennent tes esclaves,
Il faut, Napoléon, que l'élite des braves
Monte à l'échafaud de Sidney.
L'ode de Nodier ne vaut pas les imprécations des Châtiments, mais elle a cependant assez de vigueur encore et de colère pour mériter d'être conservée[13].
[Note 13: Comme antithèse aux vers de Charles Nodier, je donnerai une curiosité littéraire,—rara avis. Ce sont des vers composés en 1810, sur l'Entrée de Napoléon et de Marie-Louise à Paris, par Berryer, le futur porte-paroles du parti légitimiste.
Berryer (ceci soit dit à sa décharge) n'avait que vingt ans lorsqu'il fit ces alexandrins bonapartistes.
Citons ces vers assez imprévus, on l'avouera:
Mille cris jusqu'aux cieux montent de toutes parts,
L'organe des combats gronde sur nos remparts.
Favorisé des Dieux, armé de leur puissance,
Un héros, à jamais l'idole de la France,
Un héros, le modèle et le vengeur des rois,
Au bruit de son courroux, au bruit de ses exploits,
Des enfants d'Érynnis chassant l'indigne horde,
A son char triomphal enchaîne la Discorde.
Hymen, ô doux Hymen! que ton joug fortuné
Soit des plus belles fleurs par nos mains couronné!
Que l'hymne de la paix succède aux cris de guerre,
Les temps de l'âge d'or sont promis à la terre!
Hymen embellira les fêtes des hameaux,
Hymen du laboureur embellit le repos…
Vivez, princes, vivez pour faire des heureux,
Tige en héros féconde, arbre majestueux,
Déployez vos rameaux, et croissant d'âge en âge,
Protégez l'univers sous votre antique ombrage!
Signé de Berryer, tout cela certes est assez bizarre et curieux.]
Cette Napoléone faisait fureur. La Société des Philadelphes l'avait adoptée pour sa Marseillaise et la chantait sur un air qu'on pourrait retrouver. Peltier, qui continuait à Londres ses journaux français, l'inséra depuis la première strophe jusqu'à la dernière dans l'Ambigu, et le gouvernement de Napoléon s'empressa de faire poursuivre le journaliste devant les tribunaux britanniques.
Mais un beau jour, grande stupéfaction: Fouché reçoit une lettre signée et datée de l'Hôtel de Berlin, rue des Frondeurs, et où un certain Charles Nodier, homme de lettres, se déclare l'auteur de la pièce incriminée: «C'est moi!» s'écrie-t-il avec une intention évidente de draperie, et comme s'il avait sur les épaules le péplum d'un héros de Corneille. Sa lettre, d'ailleurs, est échevelée, emportée, écrite, dirait-on, dans un accès de fièvre: «Quiconque a aimé avec passion peut haïr avec excès. A vingt-trois ans, j'ai répudié tout amour et toute amitié. Je vous apporte aujourd'hui ma liberté; hâtez-vous, demain peut-être j'en ferais un terrible usage.» Il est prêt, au surplus, à braver la prison, l'exil ou l'échafaud. Voilà celui qui sera plus tard le fin narquois, le bonhomme Nodier.
La lettre reçue, on l'arrête, comme on pense bien. Il est interrogé par Dubois; il s'accuse encore. «Il a écrit, dit-il, la Napoléone dans un moment d'exaltation, en revenant de Besançon, où son père est juge. Une femme l'avait trahi; il a pris sa plume avec rage, il ne recommencerait pas.» On le voit, le Romain s'amende déjà: «On ne doit pas, affirme-t-il, attaquer le gouvernement sous lequel on vit, même quand on le déteste.»