Les convois, pour y parvenir, suivent le boulevard extérieur, passent devant la Reine Blanche. C'est l'antithèse: la vue du bal où l'on s'agite sert de préface au coin de terre où l'on se repose. Des couronnes jaunes, des boutiques de marbriers, des rez-de-chaussée où l'on vend des plâtres pour tombeaux, enfants endormis, anges en prières, frisés, bouffis, que l'eau va détremper et verdir. On approche. Une avenue d'abord où stationnent les fiacres qui ont suivi la bière; et qui attendent les parents et les amis; avenue funèbre d'aspect, et peuplée de gamins pourtant, qui vont courant, criant, riant, jouant avec des paquets d'immortelles. Puis la grille, la porte d'entrée, le logis du gardien, et la longue allée qui conduit aux tombes.
Ce qu'on aperçoit tout d'abord, c'est la grande croix de pierre au centre du carrefour où viennent s'amonceler les couronnes qui ne peuvent plus se flétrir sur un tombeau, la croix à tout le monde, comme on l'appelle, hécatombe, fosse commune des souvenirs. C'est là que vont prier les pauvres; les misérables ne gardent pas longtemps leur tombe. La croix de bois qui marquait l'endroit où l'on avait couché le mort est arrachée après cinq ans, pourrie par la pluie, et va finir avec ses inscriptions effacées dans le foyer de quelque gardien. Où la retrouver jamais, la trace de celui qu'on a perdu? Cette glaise a tout pris; tout a disparu, tout est fini. Côte à côte, des générations se dissolvent ainsi, rentrent dans la matière, et, morceaux d'argile, rapportent à la masse immense leurs molécules indestructibles. Mais il faut à l'homme je ne sais quel souvenir palpable qui représente comme le fantôme de ceux qui ne sont plus. Il faut que les vivants aient avec les morts un lieu de rendez-vous où, sûrs de les rencontrer, ils conversent avec eux par delà l'infini, ils leur parlent, ils les consolent, ils les embrassent de leurs sanglots.
Chères superstitions, consolations suprêmes, qu'on retrouve presque partout, également fortes et touchantes! Nous en agissons tous plus ou moins avec nos morts comme les anciens Tonquinois avec les leurs. «Après minuit, dit un vieux géographe, lorsque la nouvelle année commençait, les Tonquinois ouvraient leurs portes toutes grandes, sans quoi ils auraient cru insulter les morts, qui, affirment-ils, retournent en ce temps-là dans les maisons.» On prépare des lits à ces visiteurs d'outre-tombe, et l'on couvre le plancher d'une belle natte de jonc. Puis on allume des flambeaux pour eux; on pousse des cris de joie, on brûle des pastilles; on interroge les chers hôtes, on leur conte ce qui est arrivé d'heureux à ceux qu'ils ont quittés. Pendant les trois jours qui suivent, on laisse sans la nettoyer la maison entière, «de peur d'élever de la poussière dans un lieu où les morts font leur séjour.»
Nous autres, nous n'attendons pas que les morts viennent à nous, nous allons à eux; leur fête est à eux seuls. Plus est affirmé notre scepticisme en toutes choses, plus est profond le culte de nos morts. Ils ont leurs fleurs, leur jardin, leur parure, et l'on porte à la croix commune les souvenirs que l'on ne peut donner à la tombe effacée. Elles sont nombreuses les couronnes, elles sont pressées, entassées autour de la grande croix de pierre. Association de douleurs qui se coudoient, promiscuité de regrets et de larmes, autel immense où tour à tour les souffrants et les humbles viennent déposer une offrande à cette fédération de la mort.
La plus belle des tombes, la plus simple et la plus poignante, est à gauche, à l'entrée du cimetière Montmartre: une statue de bronze couchée sur un tombeau de pierre. Ici dorment les deux Cavaignac et leur soeur; et, sur ce monument, on peut lire encore: «A la mémoire de J.-B. Cavaignac, député à la Convention, mort en exil à Bruxelles, le 24 mars 1829 à l'âge de 68 ans. Ceux qui sont fatigués se reposent.»
Rude a sculpté de sa main d'artiste la maigre et saisissante figure de Godefroy Cavaignac. Il est couché, de son long étendu dans le linceul, paupières closes et bouche muette. Il a combattu le bon combat; la journée finie, la lassitude l'a courbé, le froid glacial est venu. Le lutteur sommeille. Le roide pli du suaire dessine, en se collant à lui, ce corps miné et fatigué. Les bras courageux sortent, comme prêts à s'animer, à ressaisir, avec la fièvre d'autrefois, cette plume ou cette épée, armes chéries de cette main vaillante. S'il allait se lever! Si cette apparition se dressait soudain!… Il dort. Les cheveux, mouillés par la sueur dernière, baisent ce front d'un modelé puissant, intelligent et fier; la mort a scellé les lèvres, les joues sont caves, les orbites creuses, la barbe court sur le menton osseux, le cou sinueux est immobile; elle ne respire plus, cette poitrine nue: le soldat est tombé au champ d'honneur. Dans les creux formés par les replis du vêtement de bronze, l'eau du ciel maintenant demeure et les libres oiseaux viennent y boire, joyeux, chantant et battant des ailes.
On a entamé, pour pratiquer les allées de ce cimetière, des buttes crayeuses recouvertes d'herbes qui, en plus d'un endroit, existent encore. Certaines tombes sont ainsi au ras du chemin, d'autres au haut de petites collines, et celles-ci, isolées d'ordinaire, entourées d'arbres. Partout le gothique domine, ce gothique d'occasion, sans caractère et sans poésie: la petite chapelle, droite et grêle, avec clochetons vulgaires, et porte grillée par où les dorures de l'autel, les vases de porcelaine peinte, les ex voto s'aperçoivent. La tombe de Ruggieri, artificier du roi, est à l'entrée de la grande allée, bordée de monuments, qui conduit au cimetière annexe relié à l'ancien par une voûte. Le cimetière juif se dresse à droite, sur la hauteur. Une statue en marbre d'Halévy y domine bourgeoisement les autres tombeaux.
La statuaire moderne est fort empêchée avec nos vêtements. Toute poésie semble fuir devant le paletot sac, et le ciseau le plus hardi devient rebelle à sculpter les plis ridicules du pantalon. Que je préfère pourtant ce monument élevé au maître à cette façon de tabernacle bâti tout à côté par un financier épris de dorures! Là, tout est peint, rouge et bleu: les teintes plates des fresques de Pompéi sont mariées aux fonds d'or des tableaux byzantins. La lampe à sept branches, éclatante, étincelante sous le soleil, rayonne devant le péristyle. Tant de luxe pour une tombe! Dort-on mieux sous les tentures de velours que sous le baldaquin de serge?
Dix pas plus loin, la statuette de Millet, élevant au-dessus de sa jeune tête son bras onduleux comme un cou de cygne, jette éternellement ses fleurs de marbre sur la pierre de Henry Mürger. Mürger! un nom qui semble attendri; nom de bohême battu par le vent, souffleté par la déveine, mais illuminé d'un rayon d'amour. Homme, il valut mieux que sa vie; artiste, il valut mieux que son oeuvre. La sympathie de tous lui a fait crédit de ce qu'il n'a pas donné, et l'oubli n'est pas venu encore; peut-être ne viendra-t-il jamais. Mimi, Musette, Francine, filles d'Ève et filles du rêve, chantent encore et passent toutes souriantes dans les mémoires. Pauvre poëte que sa poésie a tué! Il a vécu du mensonge et il en est mort. Mort, las de la bohême, de l'amour frelaté, du triste pain béni de la gaieté quand même!… Un rosier fleurit sur sa tombe, et une main inconnue renouvelle presque tous les jours un petit bouquet de violettes qui sourit là, tout parfumé, sur la pierre grise…
Ce cimetière Montmartre est, je le répète, comme le quartier bourgeois du Paris funéraire. Point de monuments superbes, mais une façon de confortable général et de bien-être dans le repos; la fosse commune est immense d'ailleurs, là comme partout. Plusieurs fois agrandi, Montmartre a fini par escalader, pour ainsi dire, ses murailles. Il a sa lugubre succursale entre Saint-Denis et Paris, au bord du railway, et les morts peuvent s'habituer à l'appel futur de la trompette de Jéricho, et patienter, en écoutant les sifflets quotidiens de la locomotive.