Que nous importent, au contraire, les monuments superbes, ces colonnes immenses, ces temples gigantesques! Presque toujours devant ces orgueilleuses tombes on passe en murmurant: Un si grand monument pour un si petit mort! Il n'y a de magnétisme vraiment que dans les tombes fermées, muettes, sans nom, enveloppées de lierre et d'oubli, enfouies sous les fleurs, à jamais closes, et pourtant visitées encore. Elles cachent, on le devine, quelque secret ou quelque douleur, quelque amour mystérieux, peut-être une faute, peut-être un crime. Qu'y a-t-il derrière cette porte? Qui donc est endormi sous cette pierre où l'on n'a rien écrit, et que l'herbe, complice ou dépositaire du secret, envahit et va recouvrir? Peut-être des heureux ont-ils voulu finir ainsi, dérobant à l'avenir leur bonheur passé; peut-être des souffrants ont-ils demandé que le nom auquel ils étaient rivés leur fût arraché enfin, comme on briserait une dernière chaîne!…
Ici gît… Point de nom: demandez à la terre!
Tombeaux muets, tombeaux discrets, c'est vers vous que s'en vont les blessés de la vie, ou bien encore ces fous altérés d'une liqueur tarie qu'on nomme les poëtes. Vers vous et aussi vers la fosse commune, où la douleur du moins est éloquente et serre le coeur. La fosse commune! Une forêt, un fourmillement de croix noires, droites ou penchées, renversées çà et là, s'appuyant les unes sur les autres, avec des inscriptions en lettres blanches, lavées par la pluie, effacées; de l'herbe verte au bas, des couronnes en haut, jaunes ou blanches, et qu'un vent jette à terre comme des fruits trop mûrs.
Là, remarquez-le bien, dans ce coin des pauvres, les couronnes sont plus nombreuses que partout ailleurs. Chaque mort en a beaucoup, beaucoup plus certes que celui qu'on a doté d'un mausolée de marbre. Le dimanche, les jours de fête, on lui en porte une, deux; on les accroche aux bras de la croix. Les plus généreux pour les morts, ce sont ceux à qui ces immortelles coûtent le plus cher. Les autres payent une statue ou un buste sur leurs revenus; les pauvres gens se privent d'un morceau de boeuf pour donner un pot de fleurs à leurs morts. Qu'est-ce que ces monuments soldés sur des rentes que le défunt a laissées? Les morts de la fosse commune ont coûté beaucoup aux vivants pendant la dernière maladie. Les médecins, les remèdes, c'est cher. Leurs héritages à eux, ce sont les dettes, hélas! Qu'importe, on payera tout, et les morts auront encore leur part. Point de jardiniers pour surveiller ces misérables trous recouverts de terre; si les fleurs poussent, c'est qu'on vient souvent les arroser, les renouveler. Et l'on vient de loin! On porte un pied de pensée au père, en allant à l'atelier. C'est la religion du peuple de Paris, ce culte de ceux qui sont partis. Il est sceptique, il est badault, comme disait Rabelais, mais avant tout il est respectueux pour le corbillard qui passe. Pas un front ne se découvre à Londres devant une bière qu'on emporte; à Paris, tout le monde salue: convoi de première classe, voiture des pauvres, qu'importe! C'est la grande égalité. Les morts des hôpitaux seuls, transportés sur des fourgons, ou les guillotinés qui s'en vont à Clamart escortés de gendarmes,—les criminels et les misérables,—n'ont jamais de saluts. Longtemps d'ailleurs la misère marchera de pair avec le crime.
On pourrait, dans ce cimetière du Père-Lachaise, tracer comme des zones historiques. Les contemporains tombent ensemble; ils ont comme un même tombeau. Les maréchaux de l'empire, presque tous, sont enterrés à droite dans un espace resserré: Gouvion-Saint-Cyr, Macdonald, Masséna; à côté d'eux, Lefèvre dont le monument fut élevé par la maréchale. Elle vendit ses diamants, disant:
—Lorsque j'étais jeune et pauvre, je ne portais que des fleurs; plus tard, comme je vieillissais, il m'a fallu des pierres précieuses. Aujourd'hui qu'il est mort je n'ai plus besoin de rien.
On se moqua d'ailleurs beaucoup d'elle à la Cour.
Parmi ces porteurs de sabre apparaît Beaumarchais, le manieur de plume. Une simple pierre et son nom. C'est assez. Béranger, près de là, repose dans la tombe de Manuel. Les médaillons des deux amis se regardent. Que de noms sur ce monument! Que d'inscriptions, de couronnes, de souvenirs, de louanges! Noms de gens du peuple qui n'oublient pas et n'entendent pas la casuistique de la critique, qui admirent et qui se donnent corps et âme. Allez donc leur dire à ceux-là que Béranger était un faux bonhomme! Ils l'aiment parce qu'il les aima. Au Père-Lachaise, seule, la tombe de madame Raspail est couverte de signatures aussi touffues.
Quant au monument d'Héloïse et d'Abailard, les amoureux ex-voto en sont légendaires.
On marche toujours dans la longue allée. Voici la tombe de Pezzo-di-Borgo, celle de l'amiral Bruat.—Un nom allemand: Ludwig Boerne, celui d'un républicain sincère, qui rêva—ô le poëte!—l'alliance de l'Allemagne et de la France dans la liberté. Pauvre Boerne! on l'exila pour avoir parlé de fraternité des peuples et de délivrance prochaine. Il l'avait bien mérité!