La tombe élevée un peu plus loin à Garnier-Pagès par souscription nationale est une des plus remarquables et des plus imposantes: le marbre a la forme de la tribune dont l'orateur franchit tant de fois les degrés d'un pas ferme.

N'est-ce pas là, le long de ce chemin, que j'ai lu cette touchante et simple inscription:

Ci-gît un bon ménage?

Au bout de l'allée, à l'angle d'un carrefour, voici Pradier et toutes les charmantes créations de son ciseau, sculptées sur son tombeau. Désaugiers rit à côté de lui; Cadet-Buteux, le Gaulois, cause avec l'Athénien de la rue de Bréda. Une colonne brisée près de là, et le nom de Léon Faucher. Plus loin, en montant, enfermées dans la même enceinte, deux tombes jumelles supportées par des colonnettes de pierre: Molière et La Fontaine. Une partie du génie de la France est là.

Je redescends vers le rond-point où, superbe, se dresse impérieux encore, Casimir Périer. Un nom lu en chemin: Géricault. Voici le tombeau de Monge, froid et nu comme un monument égyptien; l'oeuvre d'Étex sculptée sur la tombe de Raspail; à côté le tombeau de Gall. Un chemin remonte à droite, dominé par le colossal monument de la famille Demidoff. Là, le tombeau de Kellermann avec deux noms rayonnants: Valmy, Marengo. A deux pas de là: Famille Dosne, famille Thiers. Cela est simple et bourgeois. Duchesnois… Sieyès, qui sut vivre paisiblement, disait-il, quand on savait si bien mourir, et à côté de lui un dédaigné, Népomucène Lemercier, un vrai poëte qu'on ferait bien de relire.

Dans le cimetière Israélite, où les tas de cailloux prescrits par le rite sont placés sur les tombes juives, vous trouvez la tombe de Rachel. On la revoit tout entière; on retrouve son front bombé, ses yeux brillants, sa maigreur passionnée, en regardant ce diadème ciselé sur le fronton du monument funéraire. Un diadème… ce fut en effet une reine, et son trône est resté vide.

IV

J'aurais envie d'écrire ici cet axiome mortuaire:—Au cimetière du
Père-Lachaise on pose, au cimetière Montparnasse on repose.

Montparnasse! c'est bien là, cette fois, qu'on peut dormir. Martin Luther n'eût pas envié les morts du Père-Lachaise; mais devant les tombes de Montparnasse comme devant celles de Worms, il se fût écrié: Invideo quia quiescunt! Qu'elle est humble, cette entrée, cette porte sur le boulevard pauvre et désert! C'est, on le devine, le cimetière des misères. Point ou peu de grands noms, mais Monseigneur Tout Le Monde. A droite une cloche attend, sans cesse agitée,—excepté la nuit,—et dont chaque tintement dit une fosse ouverte et bientôt comblée, un dénouement, un convoi, une douleur, des larmes… Le gardien, son tricorne ciré sur la tête, presque toujours enveloppé de son manteau, se promène d'un air indifférent, siffle, fredonne. Il voit passer sans être ému bien des robes noires, bien des yeux rouges. Que lui font ces deuils, à lui? Il vit à côté de la mort; bien plus, il vit de la mort sans aucun tressaillement, par habitude. Tout s'use dans l'homme, tout, et surtout l'attendrissement.

Le cimetière n'est pas vaste. On pourrait apercevoir dès l'entrée, au bout de l'allée bordée d'arbres et de tombes, le mur de clôture. A droite, en se dirigeant vers le cimetière des soeurs de charité, on lit un nom sur un monument, un nom aimé: Famille Henri Martin.