Les soeurs de charité dorment côte à côte, avec leurs croix uniformes, sous des tertres entourés de bordures de buis et de fleurettes blanches. Des noms obscurs! Une seule tombe, d'ailleurs bien modeste, élevée par les pauvres et par les riches à soeur Rosalie, cette brave et sainte fille qui voua au peuple, aux souffrants, aux malheureux son existence entière. Ça et là quelque pierre, avec inscription, parmi ces croix de bois.
Les mortes qui sont là ont quitté la vie en quittant le monde, où bien longtemps après, j'entends qu'elles ont fait la route longue ou qu'elles sont tombées dès les premiers pas. Les inscriptions là-dessus sont éloquentes: Morte à soixante-dix ans, ou morte à vingt ans.
Celles qui ne peuvent supporter cette existence se courbent et disparaissent; elles se brisent, les autres résistent et se bronzent. Elles ne vivent pas d'ailleurs, elles vieillissent. Peu ou point de mortes de trente ans, de quarante ans. Jeunes filles ou vieilles femmes, ainsi s'en vont-elles. La mort choisit et se plaît à l'antithèse; elle leur demande le sourire de la vingtième année ou les rides du dernier âge.
Hégésippe Moreau, Rude, Grégoire le conventionnel, Bocage, les quatre sergents de la Rochelle sont enterrés à Montparnasse, et bien d'autres avec eux, morts frappés, eux aussi, par le couteau de la Restauration: Carbonneau, Talleron, Pleignier. Longtemps sur la tombe des sergents vint s'agenouiller une vieille femme dont les historiens des excentriques de Paris (la fidélité est aussi de l'excentricité) ont raconté l'existence. C'était une pauvre paysanne poitevine, cassée en deux, aux joues creusées par l'âge, qui se traînait sur un bâton jusqu'au tombeau de Goubin et de Bories, et leur apportait des fleurs, violettes au printemps, roses l'été, chrysanthèmes l'automne, et des immortelles pendant l'hiver. Ils la connaissaient bien, les gamins du quartier, et l'appelaient la Fée. La fée du souvenir, soit!
On dit que cette femme avait été la fiancée de l'un de ces jeunes gens, et qu'elle avait passé sa vie l'aimant et le pleurant toujours. D'autres ont prétendu qu'elle était folle. Et qui sait—par le temps qui court—l'attachement à quelque chose de noble et de sacré est peut-être bien une folie?…
Dornès aussi repose là. Dornès? Cherchez ce nom dans une biographie, vous ne l'y trouverez pas. Qu'est cela, Dornès? Un représentant mort pour son idée. Les biographes ont bien d'autres gens à faire entrer dans leurs colonnes! Pauvres fustigés de la vie, qui êtes aussi les oubliés de l'histoire, qui donc aura la gloire un jour d'être votre historien, j'allais dire (me le pardonnez-vous) votre défenseur?
Orfila, lui, possède une tombe superbe et qui d'emblée frappe la vue. On ne l'évite pas. Le monument de Drolling, élevé, je crois, par ses élèves, est plus modeste. Une pierre et un nom, voilà l'éloquence tumulaire. Mais qui s'est avisé de représenter, gravé sur je ne sais quelle hutte d'Océaniens en forme de pain de sucre, peinturlurée de rouge et de jaune, dorée, bronzée, Dumont-d'Urville montant au ciel, à travers les flammes, avec sa femme et son enfant?
Les trois personnages sont nus, absolument nus, l'amiral et madame Dumont-d'Urville. Cette vue, je ne sais pourquoi, choque singulièrement. L'artiste a voulu rappeler l'épouvantable catastrophe où périt, sur le railway de Paris à Versailles, comme un nageur qui se noierait dans un ruisseau, l'intrépide marin qui venait de faire et de refaire le tour du monde. Il fallait alors toucher à ce malheur autrement.
Quelle belle chose que le goût!
N'avez-vous souhaité jamais, pour l'éternel repos, pour le dernier sommeil, un coin désert, calme, ignoré, quelque tertre plein d'herbe, à l'angle d'un cimetière de village, des fleurs, de l'ombre, un arbre où nichent les oiseaux? Il semble que dans ces endroits enviés la mort soit plus douce et plus complète, la tombe plus fermée, l'anéantissement plus profond. Aux heures enfiévrées, troublé par ses désirs, dévoré par ses ambitions, le coeur parfois débordant d'amertume, la pensée vide—ou pleine, hélas! d'espérances déçues—lassé de tout ou tourmenté par toutes choses, l'homme mélancoliquement laisse pencher son front vers la terre, regarde fixement l'avenir, comme arrêté devant un puits insondable, et cherche alors en quel endroit il pourrait bien, comme un avare qui cacherait son trésor, enfouir ses rêves brisés, ses souvenirs rayonnants ou brumeux, tout ce qu'il porte en lui de méconnu ou d'ignoré, et il se dit alors, ambitieux de sa tombe comme il le fut de sa vie, rêvant jusqu'à la fin: Le bel endroit pour mourir! Le bel endroit pour un tombeau!