Au rebord d'un fossé, près du coude que fait la route—pour mener vers Bry, sur la gauche, et, tout droit, vers Villiers—des soldats portaient sur des brancards des Allemands roulés dans leur capote, et qui râlaient. Je revois ces grands corps étendus, ces faces pâles, ces yeux retournés. Un caporal de la ligne, appuyé sur son chassepot, regardait un de ces mourants et (détail qui fait sourire dans ce drame lugubre) tandis qu'on entendait dans la gorge du Germain ce bruit terrible de la mort, pareil à un tuyau plein d'eau qui se vide:

—A qui la faute? disait le troupier d'un air placide et bonhomme. Est-ce que nous vous en voulions? Pourquoi ne vous êtes-vous pas arrêtés après Sedan?… Vous ne seriez pas là, parbleu!

A l'extrémité du terrain que nous avions conquis, les mobiles de Seine-et-Marne, l'arme au pied, en ordre de bataille, se tenaient encore prêts à repousser toute attaque. Non loin d'eux, dans l'ombre, invisibles dans cette nuit, les Prussiens qu'on devinait et qu'on eût pu entendre si la campagne avait été silencieuse.

Il était huit heures environ. Depuis de longues heures, nul n'avait mangé. Tout à l'heure, la fumée appétissante des marmites de la ligne m'était montée aux narines. Pour trouver un repas, n'ayant rien emporté, il me fallait rentrer à Paris et je redescendis vers Joinville, franchissant la Marne, où la lune maintenant laissant tomber comme de blafardes étincelles, lorsque, passant entre les voitures qui se pressaient à l'entrée du pont, une voix me hèle, m'appelle par mon nom, m'invite à monter dans un fiacre où se trouvaient deux ou trois personnes.

C'est un confrère, Armand Gouzien, secrétaire des ambulances de la Presse, et M. le docteur Demarquay, qui reviennent aussi du champ de bataille. Ils vont dîner, non pas à Paris, mais tout près de là, à Joinville, dans un logis abandonné dont ils ont fait comme leur quartier-général, et ils m'offrent gracieusement une part de leur table et de leurs vivres. Je me rappelle tous les petits incidents de cette soirée; ils seraient peut-être insignifiants pour tout autre que pour moi, et cependant, non, ils ont leur intérêt spécial dans l'histoire de cette grande tragédie du siége.

La maison où nous entrâmes était une de ces villas des bords de la Marne, villas joyeuses aux beaux jours de l'été avec leur population de canotiers, de petits bourgeois en gaîté, de commis et de grisettes; maintenant, désertes, froides et vides. On voyait sur les murs au papier dégradé des images oubliées, des portraits-cartes d'inconnus qui avaient pourtant vécu là. Des livres dépareillés dans une bibliothèque aux vitres brisées. Des planches du parquet arrachées par quelque franc-tireur pour faire du feu. Les volets pendaient tristement, à demi brisés, comme l'aile fracassée d'un oiseau. C'était lugubre, ce logis sans vie où nous entrions en maîtres. Le chapardage, cette invasion amie, avait passé par là.

Dans la salle où nous pénétrons, des hôtes improvisés nous attendaient déjà près du foyer où se consumait un tronc d'arbre. Un homme d'aspect jeune, le front haut, la barbe entière et blonde, portant une sorte de tunique collante où brillait la plaque d'un ordre étranger, chauffait à ce feu sombre ses bottes molles qui fumaient. On l'appelait monseigneur. C'était Mgr Bauer, aumônier en chef des ambulances de la Presse. A ses côtés, deux Anglais, correspondants de journaux, fort sympathiques à la France, causaient et riaient en attendant le repas. C'était M. Bower et son fils.

—Nous avons avec nous le père et le fils, dit quelqu'un.

—Et le Saint-Esprit, ajouta en riant M. Bower, en désignant Mgr Bauer.

On se mit à table, on attaqua résolûment les conserves alimentaires (du veau, des pois verts, choses déjà inconnues aux Parisiens!); on prit le café, et le docteur Demarquay se levant: