—Allons, messieurs, les blessés attendent!

Tandis qu'on attelait les voitures, on nous amena des prisonniers saxons, très-intimidés par les galons des ambulanciers, qu'ils prenaient pour des feld-maréchaux, et qui tournaient entre leurs doigts leur chapeau de cuir à retroussis et à panache de crin ou leur casquette de drap. L'un d'eux, avec un air ébahi, contemplait de ses yeux bleus agrandis les constellations qui s'étalaient sur la poitrine de M. Dardenne de la Grangerie et se demandait évidemment: «—Quel est ce gros général?» Celui-là de retour au pays saxon, a dû faire de beaux contes!

Cependant on allait se mettre en marche. Les brancardiers, dérangés de leur repas inachevé, maugréaient tout bas.—«Pas de réplique, dit M. Bauer, vous êtes ici des soldats, il faut obéir.» J'avoue que les frères, dont les longues soutanes tachaient la nuit, ne murmuraient point. J'avais, pour suivre la caravane des ambulanciers, échangé mon képi de garde national contre un képi d'ambulance et déposé mon sabre dans quelque coin. Je voulais voir, de nuit, ces collines pleines de morts que j'avais vues le jour. On vint nous avertir que le général Ducrot, revenu au château de Poulangis, n'avait pour son repas qu'une soupe et point de vin. Nous prenons une ou deux bouteilles de bordeaux et nous voilà en route. On traverse le pont. Le château de Poulangis est à gauche; nous entrons dans un jardin, et, au bout d'une allée assez longue, nous apercevons une sorte de pavillon devant lequel, sous la marquise, un chasseur monte sa faction.

Au bruit que nous faisons, un homme ouvre la porte extérieure et se montre sous la marquise. C'est M. de Gaston, l'officier d'ordonnance du général Ducrot.

—Vous ne pouvez pas voir le général Ducrot. Il s'est un moment jeté sur son lit, tout vêtu, et il sommeille, accablé de fatigue. Avant-hier, il avait cassé son épée dans la poitrine d'un Allemand. Aujourd'hui, il a reçu (mais ne le dites point) une contusion à la nuque, un éclat de bois qui l'a frappé. Il n'y a pas de blessure, mais le général souffre légèrement. Il faut le laisser dormir.

Comme nous nous éloignons, un prêtre s'approche de nous. Il vient d'interroger un prisonnier allemand qu'on emmène. Cet homme lui affirme que là-haut, dans les bois, les Prussiens se massent et que, depuis quelques heures, ils ont reçu des renforts considérables. Ils en recevront toute la nuit sans doute. Leur mouvement de concentration ne discontinue pas. A l'aube, le lendemain, il est probable qu'ils vont nous attaquer et s'efforcer de nous rejeter dans la Marne.

—C'est pour cela, répond tout bas un officier, qu'on a donné ordre à toutes les troupes bivaquées de multiplier les feux, afin d'en imposer à l'ennemi par le nombre.

La caravane des ambulances a demandé à M. de Gaston un trompette pour sonner la sonnerie des parlementaires. C'est, je crois, un dragon. Il galope en tête de ce cortége de frères et de brancardiers, aux côtés de M. Bauer qui manie son cheval en vrai cavalier hongrois qu'il est. Dans l'ombre, le pli de suaire du drapeau blanc à croix rouge clapote, semblable à une bannière du moyen âge. Sur la route, les trains d'équipages roulent, lancés au galop, avec un grand bruit, mais, à mesure qu'on se rapproche de Champigny, le silence se fait: ordre est donné d'éviter le moindre mouvement. L'ennemi est là, en effet, à quelques mètres. Il tient encore une partie du village, les maisons hautes. Une centaine de Saxons, réfugiés dans cette portion de Champigny, n'ont pas voulu se rendre. On parlait de faire sauter le logis. On n'a pas osé. On attendra donc le jour pour les attaquer. L'église est transformée en ambulance et aussi en morgue. On y a transporté les cadavres. Toutes les rues sont encombrées de soldats, de mobiles qui dorment, non sur, mais dans des matelas pris aux Prussiens. Ils ont crevé ces matelas pleins de paille et se sont coulés au milieu, cherchant un peu de chaleur dans cette rude nuit de décembre.

Il fait un froid noir; les oreilles gelées, les yeux pleurant, les mains gonflées, ces malheureux petits paysans dorment, éreintés, après deux jours de bataille. Dans la pénombre s'agitent confusément des espèces de fantômes; nulle lumière. Il ne faut d'aucune façon donner l'éveil à l'ennemi. Parfois, au pâle rayon d'une lueur triste qui filtre d'un nuage, on aperçoit la silhouette d'une maison, le reflet d'une baïonnette, l'ombre d'un homme.

—Comme tout prend un caractère inattendu, dit quelqu'un à mes côtés.
Artistiquement parlant, c'est superbe!