Saint-Cloud, ce paradis, n'est plus qu'un cimetière. Il y a des tombes sous les grands arbres, des tertres funéraires dans le parc. Des officiers allemands dorment là de leur dernier sommeil. Des Français sont couchés en pleine terre de la patrie, vaillamment et inutilement défendue. Pauvre Saint-Cloud! Et ce palais, ce fantôme, ce squelette de palais, où les passants maintenant écrivent des mots terribles: Vengeance! Revanche! ce palais n'existe plus. Rien n'existe que le souvenir de ce que Saint-Cloud a été jadis.
Pauvre Saint-Cloud de notre jeunesse! Je ferme les yeux et je te revois, et j'entends le clairon de ta fête et le nasillement de ton mirliton.
Oh! les baraques et les tourniquets, les jeux de boule et les jeux de bague. Il y a quatre ans, cela n'était point perdu, défunt. Elle est maintenant tarie, cette gaîté en plein air; ils sont exilés les chiens de Corvi et les singes savants, les serpents boas qui négligent d'avaler leurs maîtres, et les sauvages d'humeur moins frugale, qui se nourrissent d'étoupe et de chair fraîche. Et la musique, cette musique criarde, assourdissante, épileptique, faite de chocs de cymbales et d'apoplexies de clarinettes, symphonie exécutée à tour de bras et à coups de poumons,—elle aussi est jouée, jouée pour toujours. E finita la musica! Nous ne l'entendrons plus! Et pourtant je crois l'entendre encore! Il me semble revoir ces gais tableaux, ces paysages ensoleillés!
La pelouse est verte, les arbres jaunissent à peine, dorés par l'automne qui les fera chauves bientôt; le vent est doux encore et le soleil est de la fête. Sous les arbres du parc, les enfants jouent, les parents marchent, les vieux regardent, sur les bancs. Il y a du bruit partout et de la couleur; les drapeaux palpitent, les feuilles frissonnent, les brutalités de la grosse caisse et les gaillardises du clairon des baraques voisines se heurtent parmi les branches; on entend l'appel du marchand et la fusillade des pétards, des dianes enfantines sonnées par des trompettes à deux sous, des nasillements vainqueurs de mirlitons, la crécelle du vendeur d'oublies et la pratique de Polichinelle. Et les cuivres du saltimbanque, et les coups de carabine du tir voisin, et par-dessus tout cela l'odeur graisseuse du marchand de gaufres! Cela assourdit et rajeunit; le tympan se plaint, l'odorat fait le renchéri, mais le coeur applaudit et chante. Fêtes du bon vieux temps, ô fêtes de Saint-Cloud! journées de verdure et de soleil! On se promenait pour se promener, pour prendre l'air, pour aller, pour venir, pour rire. On ouvrait tout grands les poumons et les yeux. On se grisait de tout ce bruit, de tous ces cris, de cette foule. C'était un jour entier de gaîté, du matin au soir, de midi à minuit, sous le soleil ou sous les verres de couleur. On s'en donnait pour tout un mois de voir, d'admirer, de tirer des macarons ou d'écouter les parades, de monter sur les chevaux de bois ou de descendre en courant les pelouses en pente. On dînait comme on pouvait, ici ou là, mal servi, avec des intervalles de deux heures entre chaque plat, appelant le garçon, qui fuyait comme Jean de Nivelle, et l'on riait, et l'on prenait toujours, orage ou bourrasque, la chose du bon côté.—Il pleut? Il vente? Il grêle? Bast! A la fête comme à la fête!
Il faut lire dans les livres d'un temps qui n'est plus, dans les almanachs fashionables d'il y a vingt ans, d'il y a trente ans, les splendeurs des fêtes de Saint-Cloud. Elles feraient aujourd'hui sourire de dédain les grisettes, s'il en est encore. En ce temps-là les dandys—ils s'appelaient les dandys—s'en contentaient. Ouvrez l'Almanach des Gourmands, par exemple—ce moniteur des estomacs et des palais délicats—et vous verrez qu'en 1825 les «petites maîtresses» allaient à Saint-Cloud en toute saison «manger des fritures et des matelotes qui égalent celles de la Rapée!» Les matelotes de la Rapée! Que de choses dans une ligne, et quelles révélations! Les petites maîtresses d'à présent, attablées sur quelque terrasse, une tranche de chapeau leur coupant le front et tombant sur les sourcils comme la casquette des étudiants d'Heidelberg, le visage pâle et maquillé, les lèvres peintes, préfèrent au goujon la bombe glacée ou la bouchée à la reine, et font sauter dans les acacias les bouchons comprimés de feu la veuve Clicquot.
Soyons juste, pourtant; ceci est l'exception. La fête de Saint-Cloud appartient encore au Parisien sans façon, au petit commis, à l'ouvrier en rupture de banquette, à la châtelaine des environs qui fait salon buissonnier, au flâneur, à l'observateur, au vieillard, à l'enfant… J'y ai vu, dans les rues, à la porte des traiteurs, de braves familles, des sociétés, comme on dit, qui dînaient gaîment au grand air, buvant le vin du pays et découpant le melon apporté de Paris, et comme si les personnages de Paul de Kock existaient encore. Et ces gens-là s'amusaient, je le jure. Ils ont peut-être un secret pour cela.
Ma foi, j'ai voulu faire comme eux. Je me suis planté devant ces théâtres faits de toile à peu près peinte et de planches à peu près jointes,—variantes du char de Thespis, qui valent bien les bouisbouis parisiens. Je suis badaud. C'était la grande vertu de Nodier. Il me plaît d'écouter ces plaisanteries éternelles, qui n'ont point changé depuis Tabarin, et de me donner le spectacle des petites comédies, comédies réelles j'entends, qui se jouent devant le public et que le public ne voit guère. Ils sont là, côte à côte, deux directeurs, deux rivaux. L'un promet au public la Prise de Mexico, l'autre la Vivandière sultane. La campagne d'Égypte fait concurrence à la campagne du Mexique, le soldat de Bonaparte se mesure fièrement avec le zouave de Forey. Et la foule hésite, fascinée, devant ces parades éblouissantes. Voilà des Mexicains de ce côté, barbouillés de safran, jaunes comme des citrons; de cet autre des Égyptiens, des soldats de Mourad-Bey, teints en noir, Othellos au jus de réglisse. Égyptiens et Mexicains, tous, d'ailleurs, essuieront également une défaite exemplaire. On plantera, ici et là, le même drapeau tricolore sur la poitrine de ce gaucho en chapeau de paille et sur le ventre de ce mamelouck en turban blanc. A droite et à gauche, même patriotisme et même dévouement à la France. Je le conçois, il est permis d'hésiter.
Alors, les musiques rivales se livrent à un effrayant steeple-chase de couacs. La grosse caisse gronde à se fendre, le cornet à piston hurle à se démonter, les cymbales déchirent les oreilles de la fête tout entière, et dans le bruit, dans la saturnale de notes, dans le chaos de mélodies, le boniment de droite répond au boniment de gauche: Entrrrez! La prise de Mexico! La prise du Caire! Combat au sabre, coups de fusil, coups de canon! Victoire des Français! Entrrrez, entrrrez! Et voilà comment je me suis trouvé assis sur un banc de bois et sous une lampe à schiste dans une baraque où l'on représentait la Prise de Mexico. S'il faut tout dire, ces spectacles éminemment populaires ne laissent pas de donner aux spectateurs une idée erronée de la valeur de l'armée française. On ne saurait, par exemple, se figurer bien exactement les efforts que nos soldats ont dû faire par delà l'Océan, lorsqu'on a vu une troupe de Mexicains armés de fusils absolument taillée en pièces par un soldat de la ligne, qui n'a pour se défendre que… cinq pains de munitions; je les ai comptés. Ce soldat—il a nom Fanfan, il faut tout dire—jette les pains à la tête de ses adversaires, qui s'enfuient épouvantés—et la ville de Mexico se trouve de la sorte à peu près prise. J'ai vu, dans le même ordre d'idées, à Bruxelles, un tableau représentant la Bataille de Waterloo, et où un simple lancier prussien foule aux pieds—aux pieds de son cheval—tout un bataillon de grenadiers de la garde.
On voit de plus figurer dans la Prise de Mexico un certain comte de Sézanne, «ancien porte-drapeau d'un régiment de zouaves,» et qui pointe contre ses compatriotes de France les canons mexicains. Ce gentilhomme a, comme on le suppose, le privilége de se rendre odieux à la majorité du public. Il est, au surplus, tué tout net au dernier acte, et, s'il m'en souvient bien, tué par une cantinière,—cette même cantinière qui, vous savez, sauve le drapeau. Oh! que les cantinières ont sauvé d'étendards dans nos drames militaires! Et maintenant ôtez donc de l'idée à tous les gens qui ont écouté cette oeuvre que le comte de Sézanne—je n'ai aucune raison pour prendre sa défense—n'est pas digne de la potence. Notez que la Prise de Mexico, pièce éminemment patriotique, n'est pas aussi éloignée de défunt le Nouveau Cid de M. Hugelmann qu'on pourrait le penser.
Allons, il faut quitter Saint-Cloud, la grande allée garnie de boutiques où les canotiers organisent—pour tuer le temps—des poussées dans la foule qui pourraient bien tuer les gens;—il faut quitter les lapins en loterie, les tireuses de cartes, les gondoles vénitiennes, les Avant et après dîner, voyez combien vous pesez! les joueurs de vielle, les marchands de plaisirs et les marchands de chansons! Adieu les grandes allées où les robes claires encore balaient les feuilles déjà tombées, les coins ignorés où les statues sans poignet et sans orteils semblent moisir sous la mousse, et la pièce d'eau jaillissante, et l'écume blanche en cascades, et les jets d'eau qui s'irisent, et les cygnes qui plongent en faisant onduler leur cou de serpent, ou qui jettent au vent leur duvet en battant des ailes. Adieu cette foule de jouets, de tourniquets, de sucres de pomme et d'articles de Paris! rubans bleus, faveurs roses, papier doré, paillon, clinquant. Cela brille et provoque. La toupie hollandaise ronfle, l'arbalète part: pif! paf! c'est le pistolet, c'est la carabine. On joue, on gagne, on perd. On va, on vient, on oublie: «Régalez-vous, mesdames, voilà le plaisir!» Ah! le vieux cri, comme on le désapprend. Le plaisir! «pâtisserie légère roulée en cornet» dit Bescherelle—que Littré détrône—le plaisir, là son dernier domaine, c'est la foire de Saint-Cloud. Partout ailleurs—à Vincennes, à Chantilly, au bois de Boulogne—le Roederer qui éclate, le Cordon impérial qui fulmine, le vin de Champagne l'a chassé.