Un chapeau haut de forme était, paraît-il, devenu une curiosité dans ce coin de la grande ville.
Des drapeaux tricolores improvisés flottaient à toutes les fenêtres. On lisait, à l'angle des carrefours la proclamation du maréchal de MacMahon, affichée depuis le matin. Le long des boulevards extérieurs, le terrain était semé et comme couvert de croix de carton bleu qui étaient des enveloppes de cartouches déchirées. On pouvait voir et ramasser partout des balles de plomb aplaties, devenues semblables à des pruneaux secs. Pauvre Paris! Quel silence! Quel recueillement de cimetière! Des maisons effondrées attiraient et retenaient les regards. On apercevait, de loin en loin, des pompiers, noirs de suie, les vêtements sordides, qui se rafraîchissaient après une semaine de rude besogne. Ce qui navrait, c'était l'odeur étrange faite d'une double odeur d'incendie et de tuerie qui vous saisissait à la gorge. On avait peur d'avancer de crainte de rencontrer, à chaque pas, une ruine nouvelle. Toute cette ville, ces rues, ces boulevards sentaient le crime.
Du côté de la Roquette et de Belleville, les traces du combat étaient encore visibles. Un amas sans nom de fusils brisés, de tambours crevés, de vareuses déchirées, de pantalons à bandes rouges, de képis déformés, de ceinturons, de gibernes s'élevait à demi poudreux, à demi sanglant, sur la place de la mairie du onzième arrondissement, au pied de la statue de Voltaire, qui semblait ricaner de la folie furieuse des hommes. L'emplacement des barricades restait encore visible et les pavés n'étaient pas tous remis dans leur alvéole. Au coin du boulevard du Prince Eugène et de la place du Château-d'Eau, à l'endroit où avait été frappé Delescluze, des artilleurs disaient à chaque instant:
—Enlevez un pavé de la barricade!
Bien des gens du quartier enlevaient le même pavé qu'ils avaient été peut-être contraints de remuer quelques jours auparavant.
Celui qui a vu un tel tableau ne l'oubliera jamais, et pouvait alors douter que Paris redevînt un jour ce qu'il avait été naguère. Les boulevards, encombrés de réverbères broyés, de branchages coupés par les obus ou les balles, de plâtras, d'ardoises, de carreaux émiettés, ressemblaient à un camp improvisé. Les troupes bivaquaient sur ces débris. La colonne de Juillet était trouée de projectiles. On se montrait, sur le canal, les tonneaux de pétrole que les fédérés avaient essayé de pousser sous la voûte pour faire sauter ce coin de Paris. L'huile minérale miroitait sur l'eau du canal et la faisait ressembler, avec ses reflets violacés, à quelque lac bitumineux.
L'entrée de la rue de la Roquette, avec ses maisons incendiées, gardait un aspect de sépulcre. Il y avait là une large plaie béante et fumant encore. On montait vers le Père-Lachaise et, le long du chemin, tout près des prisons, des baïonnettes fichées en terre indiquaient les endroits où avaient été enfouis les corps des fusillés. Mais le spectacle vraiment épouvantable et quasi fantastique attendait le passant dans l'intérieur du cimetière. C'était là qu'avait eu lieu le dernier épisode de cette bataille de sept jours, là que les fusiliers marins, corps à corps, avaient combattu l'insurrection dans son dernier refuge. On s'était entretué sur la tombe des morts. Des tombeaux brisés par les obus laissaient apercevoir l'ombre sinistre de leurs caveaux. Des fédérés s'étaient tapis là, à la dernière heure, et ces fosses mortuaires avaient vu des duels atroces à l'arme blanche.
Sur les tombes, les monuments funéraires, apparaissaient des mains noires ou sanglantes. C'étaient les combattants qui, pour s'échapper, avait essuyé leurs doigts, noirs de poudre, à la pierre de ces tombeaux. Ces traces, ces ombres de mains répétées çà et là, produisaient un effet singulier. Sur la hauteur, tout près du tombeau de Balzac et de Souvestre, à l'endroit où le Rastignac du romancier considère Paris en lui disant: A nous deux! on retrouvait la trace de la batterie fédérée qui, au hasard, avec un redoublement de rage, avait à la fin bombardé la ville. Des débris de bouteille, des flacons de kirsch ou de rhum vidés, avec étiquettes jaunes ou rouges, traînaient dans la terre glaise pétrie par les talons des combattants, et où apparaissaient, boueux, les détritus de la lutte: baïonnettes tordues ou crosses cassées de chassepots.
Puis, quand on détournait les yeux du cimetière bouleversé, aux marbres broyés, aux tombeaux éventrés, et quand on reportait ses regards sur ce grand Paris, étendu là, aux pieds de la ville morte, on voyait, dans ce tas immense de maisons, des foyers d'incendie qui fumaient encore et lançaient au ciel leur vapeur noire. C'était, à droite, le Palais de Justice, les Tuileries, l'Hôtel de Ville, la Légion d'Honneur, la Cour des Comptes, et, à gauche, le Grenier d'abondance aux lueurs bizarres, livides, verdâtres ou pourprées. Et l'on demeurait confondu, regardant toujours cette ville, un moment menacée du sort qui a dévoré en 1872 une partie d'Yéddo, et au-dessus de laquelle le Mont-Valérien, se détachant sur l'horizon, semblait veiller comme un géant armé.
Ce qui me frappa surtout dans cette course à travers Paris ruiné, dans ce voyage parmi les décombres, ce fut, dans un coin du Père-Lachaise, un homme et un enfant accroupis et occupés à réparer les dégâts commis sur une tombe.