Nous jetons un regard sur ces murs noircis par la fumée ou couverts par l'incendie d'une étrange teinte rose. Des lambeaux d'affiches au papier jauni pendent encore çà et là, ironiques: Commune de Pari, dit l'une, 19 avril 1871, 5 h. 27 soir. Guerre à exécutive. Bonnes nouvelles d'Asnières et de Montrouge. Ennemis repoussés. Et l'autre: Appel est fait aux artificiers et ouvriers spécialement attachés à la préparation des fusées percutantes des obus. A nos pieds des fragments de marbre, de sculptures, gisent à terre. Mais le sol presque tout entier est fait d'une couche de poussière et de plâtre. Une cour immense s'ouvre devant nous, vide et nue, bordée par des arcades ruinées à demi, des pans de murailles nues; c'est la cour de Louis XIV. Est-il possible? Quoi! voilà ce qui reste de ce portique supporté par les colonnes de marbre aux chapiteaux dorés, de ces médaillons en terre cuite, dignes de Luca della Robbia, qui brillaient et égayaient ce bijou architectural; voilà ce qui survit de cette frise aux inscriptions glorieuses, de cet escalier de stuc et de marbre, d'une construction élégante et qui menait à la galerie des Fêtes? Voilà ce que le désastre nous laisse de tout ce qui était le luxe et la séduction du monument municipal? Rien, absolument rien; le vide, le néant, la fumée!
C'était là qu'avaient passé les souverains et les visiteurs illustres; là que M. de Bismarck, en 1867, tandis que le roi son maître parcourait la salle de bal, entouré, regardé curieusement, c'est là que le ministre était descendu, voulant une place à part dans la curiosité ou l'inquiétude publique, et, pressé par la foule, son casque de cuirassier sous son bras gauche, causait, nu-tête et souriant, aux dames et à ceux qui l'entouraient.
L'aspect était féerique de cette cour blanche et dorée, aux jours de réceptions et de fêtes. Les hautes tiges des arbustes, les couleurs des magnolias se mariaient aux blancheurs marmoréennes des colonnettes ioniennes. Parfums et fleurs, griseries de la vue et des sens, la mélodie de la galerie arrivait à travers les plantes. Les ruissellements d'épaules blanches, des robes traînantes, les éclairs des regards et des parures se croisaient, se confondaient sur les marches de l'escalier en fer à cheval. J'y ai vu, aux heures de siége, des mobiles dormir, enveloppés dans leurs couvertures de laine, des gardes nationaux manger, à la lueur des lampes, leur repas, et des médecins faire, à cette même place où tour à tour la reine Victoria, le roi Guillaume, le czar, les empereurs avaient passé, un cours pratique de pansement à la légion de brancardiers organisée pour les champs de bataille. Quelle antithèse! cette cohue de souverains, et, au lendemain de ces rêves, ce réveil: un groupe d'hommes en blouse d'uniforme, têtes nues, écoutant un docteur qui leur explique, en leur montrant des brancards neufs et demain tachés de sang, comment on ramasse un blessé et comment on le couche sur la toile du brancard!
On a retrouvé, dans l'entassement de détritus qui couvrait la cour Louis XIV, déblayée aujourd'hui, la statue de Louis XIV, qui était debout, sous le portique, faisant pendant à une statue de François Ier! L'explosion d'un amas de cartouches avait enlevé le roi-soleil de son socle et l'avait projeté, sans lui casser un ongle, à plusieurs mètres de là, dans un amas de décombres.
Au 31 octobre, ce fut par cette cour que l'envahissement commença; les maires de Paris délibéraient dans la salle du conseil municipal qui donnait sur la cour par le petit et coquet escalier. Assis devant leurs pupitres de bois d'acajou, ils venaient de fixer la date des prochaines élections municipales, lorsque M. Mahias s'écria: «Nous ne sommes plus maîtres de la situation!» La foule entrait, en effet, se ruait sur l'escalier de marbre, pénétrait dans la salle, grimpait sur les pupitres, prenait la parole, applaudissait, sifflait, et, regardant les peintures d'Yvon qui décoraient la salle, se mettait à en lacérer une. C'était celle qui représentait Napoléon III remettant à M. Haussmann le décret d'agrandissement de la ville de Paris. Peinture médiocre comme toutes ses voisines, Clovis ou Philippe-Auguste. La foule demeura là pendant toute l'après-midi, broyant les pupitres sous ses talons, cassant le nez des bustes et emportant les lampes. La vue de cette salle, le lendemain, était pitoyable.
Cette fois, pourtant, elle avait épargné la Galerie des fêtes, la galerie superbe qui donne sur la caserne Lobau, et qui, maintenant, n'est qu'une ruine. Galerie des fêtes, quel nom pour cette chose brûlée et broyée, pour ces colonnes que la flamme a rongées, découpant les rondelles de pierres comme des ruines séculaires, quel nom pour cette grande salle vide et morne dont l'armature de fonte rouge, tordue, pendant au plafond comme une ostéologie, et dont le plancher semble prêt à s'écrouler sous les pas. Aux larges fenêtres illuminées les soirs de bal, pendent, lugubres, des débris de volets, des lambeaux brûlés de stores, pareils à des bouts de papier à demi consumés; le vent ballotte ces détritus; une blanche statue, encore debout au dehors, se détache sur le vide et semble veiller sur ces ruines; on cherche vainement dans la courbe des voûtes, trace des peintures de Lehmann. Tout est écaillé, perdu, anéanti. Quel désert! et quels lendemains aux fêtes du préfet! Le vent s'y engouffre, et les perspectives des quais apparaissent par les larges brèches. E finita, e finita la musica! Une affiche de la Commune, collée sur une colonne cannelée, semble signer tristement cette épouvantable ruine.
Épouvante, est-ce bien le sentiment qu'on éprouve? Non, le sentiment artistique est si puissant, le désastre a fait de ces choses somptueuses des choses si belles, qu'on s'arrête et qu'on admire. Les eaux-fortes de Piranési ont de ces profondeurs superbes, les premiers plans de Claude Lorrain nous ont habitués à ces arcades merveilleuses qui encadrent ces fonds blancs de ruines, ces murs consumés, ces éboulements, et, par-dessus, le ciel bleu, railleur dans la profondeur calme de son éther.
Là, dans cette partie ruinée du bâtiment, tous les points de vue sont saisissants. La vue prise de l'escalier des fêtes sur la cour des bureaux est attristée comme Ninive. Puis, si l'on se détourne, on retrouve, au contraire, des ruines en quelque sorte attirantes. De ce côté on aperçoit, se succédant l'une à l'autre, dans leur solitude, la salle des Prévôts, où l'on retrouve encore, à demi-calcinées, rongées, pareilles à des têtes de mort décomposées, les faces graves de ces vieux et honnêtes prévôts des marchands qui tinrent les destinées de Paris; puis, après cette salle, le salon des arts, où Delacroix avait signé quelques décorations, et le salon de Napoléon, dont le plafond, peint par Ingres, représentait l'Apothéose de Napoléon Ier. Tout est détruit. De lugubres fils de fer pendent comme des serpents le long de ces murailles, et les vestiges de peintures ne sont plus que des squames de peau malade. Une figure décapitée, éventrée, demeure comme un spectre contre la muraille. Près de là s'ouvre un gouffre, le plancher s'est effondré. Des pans entiers de muraille sont écroulés de ce côté. Combien de pertes irréparables! Le malheur a rapproché Ingres de Delacroix. Celui-ci avait peint le plafond du salon de la Paix. Ce chef-d'oeuvre est perdu comme l'autre.
On erre à travers ces ruines, pris d'une mélancolie qui croît à chaque pas. Des armes rouillées, des bouts de papier noirci, des fusils tordus sortent des décombres. Au bout des galeries, de grandes glaces, au tain à demi fondu, reflètent vaguement les perspectives de ces ruines, et donnent aux rares visiteurs l'aspect indécis et livide de fantômes. Pâle, d'une blancheur de marbre, Napoléon Ier, intact dans son médaillon, fait face à Mérovée, d'une galerie à l'autre, et ayant à ses côtés Hugues Capet qui regarde Charlemagne; tous quatre, de leurs grands yeux blancs sans prunelles, semblent contempler ces amas de ruines, que n'ont faites ni les Northmans, ni les Goths, ni les Avares, mais cette masse formidable, devenue affolée, les prolétaires.
Ils regardent, et l'on rêve.