Mais détachons-nous de cette partie du palais qui constituait le côté officiel, somptueux du monument, et allons vers la partie plus curieuse pour l'histoire et pour les moeurs, la partie attenante à la façade, où le Gouvernement du 4 septembre se tenait, et nous allons retrouver les souvenirs de M. Haussmann et de la Révolution française.

II

Nous redescendons vers la cour Louis XIV, et, avant d'aller plus loin, nous donnons un coup d'oeil à la salle Saint-Jean. Là sont établis maintenant les bureaux des architectes, qui travaillent à prendre les dimensions exactes des choses détruites, à refaire les plans, à reconstruire le palais municipal. On pourra facilement, mais coûteusement, restituer le monument tel qu'il fut jadis. Cette salle Saint-Jean! Que de spectacles elle a vus, que d'émotions! C'était là que tiraient au sort les conscrits parisiens. C'était là qu'on proclamait le résultat des votes aux élections! Que de souvenirs chacun de nous avait laissés là! Le Comité central, avant de siéger dans la salle de la République (salle du Trône), tint là ses premières séances, devant les draperies rouges sur le fond desquelles se détachait le buste blanc de la République. Maintenant on a entassé dans un coin des débris de candélabres, des fragments de statues, et aussi des statuettes provenant du fameux surtout de table de la Ville de Paris. Le hasard d'un tel désastre préserve ainsi mille objets différents et en rassemble les débris. Croirait-on que la note d'un restaurateur, fournisseur des membres de la Commune, a échappé à l'incendie? Sur cette note figure une fourniture de deux cents francs de raie.

L'Hôtel-de-Ville avait trois cours intérieures: à gauche, en nous plaçant en face le monument, la cour des bureaux; au centre, la cour Louis XIV; à droite, la cour du préfet. Le pavillon de droite, celui dont le prolongement s'étend parallèlement au quai, était en effet affecté aux appartements particuliers du préfet; le pavillon de gauche aux bureaux de la municipalité. Le centre du monument était tout entier occupé par la salle du Trône, devenue salle du Peuple après le 4 septembre, et par la salle des Huissiers. Chaque corps du bâtiment avait, en quelque sorte, sa vie propre et tout à fait particulière. A gauche, le va-et-vient des réclamations, des visiteurs, des solliciteurs, la foule affairée qui donnait au monument sa vraie physionomie de la maison commune. A droite, les piaffements des équipages préfectoraux, les petits appartements intimes, les salles à manger et les chambres à coucher. L'ameublement de toutes ces pièces avait cette splendeur fausse et criarde du luxe contemporain, simili-marbre et carton-pâte. On arrivait à ces appartements par de petits couloirs étroits et de petits escaliers tendus de tapis tigrés qui faisaient ressembler ce vaste logis à l'intérieur d'un navire. On se serait littéralement cru à fond de cale, et les portes des appartements s'ouvraient comme des portes de cabine. Durant la Commune, madame Assi occupait, à l'Hôtel-de-Ville, les appartements tendus de soie bleue de madame Dollfus.

Du temps du gouvernement de septembre, les séances quotidiennes se prolongeant fort avant dans la nuit, un en tout cas de viandes froides était préparé dans la première salle du bas, cette même salle où, en juin 1848, le général Négrier, apporté mourant, avait rendu le dernier soupir sur un canapé.

Au-dessus de ces appartements se trouvait le grand salon jaune, où siégeait, pendant le siége, le Gouvernement de la défense nationale. C'est là que, pendant la journée du 31 octobre, furent entourés, par les bataillons de Flourens et de Blanqui, M. Jules Favre, M. Trochu, M. Picard, etc. La commission pour l'enseignement primaire se réunissait une fois par semaine dans cette même salle. En se dirigeant vers l'aile gauche du bâtiment, du côté de la rue de Rivoli, on passait par une sorte de salle d'attente s'ouvrant sur l'escalier, qui menait au rez-de-chaussée, vers les salles à manger et les appartements privés. Puis, de là, avant de gagner le cabinet du préfet, on rencontrait, à main gauche, une petite pièce secrète, confortablement meublée d'un divan, tendue de perse blanche à bouquets jetés, et mollement capitonnée. C'était bizarre et capricieux, cela faisait songer à ce roman de Crébillon fils, le Sopha, et aux petites maisons du XVIIIe siècle. Tous les meubles de cette pièce ne sauraient être décrits. On doit en passer sous silence. Ce petit retrait parfumé, agrandi par des glaces à biseau, vrai boudoir d'Orient, était particulièrement réservé à M. Haussmann, qui y donnait des audiences tout à fait intimes. En nous le montrant, les huissiers souriaient discrètement, ou, comme on voudra, indiscrètement, car, sur ce point, les adjectifs se valent.

Le cabinet du préfet, vaste, tendu de rouge, aux meubles dorés et aux divans de soie, avec sa haute cheminée de marbre, sa grande table recouverte de damas vert, était une des pièces les plus réellement belles de l'Hôtel-de-Ville. Beaucoup de papier blanc et d'encriers. Peu de livres. Dans un corps roulant de bibliothèque, une trentaine de volumes tout au plus, livres d'administration et de droit. C'était la bibliothèque particulière du préfet. Un bibliothécaire spécial touchait des appointements pour con server ces quelques malheureux volumes. Ce n'était pas, je m'empresse de le dire, la seule bibliothèque du palais. La bibliothèque du Conseil Municipal, placée à côté de la salle du Conseil, près de la cour Louis XIV, était relativement pauvre. En revanche, la magnifique bibliothèque de la Ville, qui emplissait plusieurs salles des étages supérieurs, nous offrait des trésors inappréciables. Tout est consumé aujourd'hui, et non-seulement les livres, mais les documents, les archives, tout ce qui était l'histoire parisienne, et, en particulier, l'amas considérable de documents chauds de salpêtre, pour ainsi dire, et relatifs à 89, 92, 93. Chose à noter; c'est la Commune de 71 qui a détruit les procès-verbaux de la Commune de 93, que les historiens n'ont pas feuilletés, et qui resteront éternellement inconnus.

Dans ce cabinet du préfet, dont je parlais, plus d'une députation fut reçue: bataillons amenant les canons offerts à la défense, ou délégués se plaignant du renvoi d'un maire. Le 31 octobre, sur cette table, Flourens proclama la Commune de Paris.

Pendant de longues heures, Blanqui, Millière couvrirent de projets de décrets les feuilles volantes qui encombraient d'ordinaire la table au tapis vert. Des gardes nationaux, s'asseyant à côté d'eux, rédigeaient ou dessinaient. Tout l'attirail fut abandonné, lorsque le commandant Ibos entra à la tête de son bataillon. Quelqu'un qui eût recueilli tous les papiers épars, froissés et maculés, oubliés par les envahisseurs, eût pu composer le plus original recueil d'autographes et d'orthographes.

On sortait du cabinet du préfet pour entrer, après avoir traversé un couloir où se trouvaient placés les télégraphes, dans le salon des Huissiers. Là travaillèrent, de septembre à février, les secrétaires; là les maires, les chefs de bataillons se heurtaient, se pressaient, s'entre-croisaient; les uns réclamaient les vivres de campagne, les autres des souliers à grosses semelles, etc. C'était l'antichambre de toute personne demandant à parler à quelqu'un des membres du Gouvernement. Gustave Flourens y vint un soir, avant le 31 octobre, grave, pâle et couvert d'un long pardessus à l'américaine, la main sur la poignée de son sabre. Il voulait parler à Henri Rochefort. Rochefort était absent. Flourens demanda du papier, une plume, et écrivit textuellement ce qui suit: