Mais encore si, dans un dénouement brutalement plagié du Prophète, ils s'étaient ensevelis, ces brûleurs de temples, sous les ruines du Palais de la Cité! On raconte que, lors du dernier jour de la Commune, tous se réunirent dans une sorte de banquet suprême, et, avant de se séparer, jurèrent tous de mourir à leur poste: «Notre cause est perdue, dit le vieux Delescluze, il faut la féconder avec du sang!» Puis on se sépara. Le proscrit du moins tint parole. Les autres s'enfuirent, tandis que le peuple, qui croyait en eux, mourait pour eux. Ce fut, dit-on, Pindy qui se chargea d'incendier l'Hôtel-de-Ville. «Prends ton rabot, Pindy, disait Vallès au menuisier, et rabote le vieux monde!» Pindy laissa le rabot pour le pinceau à pétrole. Les murs barbouillés d'huile, les caves, vraies cartoucheries, volcans emplis de salpêtre, tout flamba et éclata à la fois. On retrouve encore dans les débris des balles et des cartouches intactes.
C'est avec peine qu'on s'éloigne de cette ruine où tout vous retient, où l'on interroge à la fois les débris et les souvenirs. Tout est curieux dans ces choses mortes qui, semblables aux anatomies, livrent les secrets de la vie. Un fourneau de cuisine colossal reste encore comme pour attester l'appétit gigantesque des soupers d'autrefois. Les bouts de papiers noircis voltigent comme des papillons funèbres. Ce sont des décrets qui furent éternels pendant deux jours et que le vent jette à la Seine.
A travers les blancheurs crues des murailles, quelques colonnes de marbre rouge avec leurs chapiteaux dorés encore, tranchent par leur décoration primitive. Cela survit dans un cimetière de choses mortes. On sort, les débris de verre crient sous les pas, la poussière blanche vous couvre de ses nuages. Quel émiettement navrant de ce qui fut une séduisante oeuvre d'art! Cette poudre, cet impondérable, ce nuage, cette fumée, ce sont les peintures de Coignet, de Vauchelet, de Landelle; ce sont les sculptures de Jean Goujon; c'est de la pierre et du marbre qui s'envolent! C'est l'âme même de ce monument dont la flamme a fait un squelette.
Un dernier regard encore; et sous l'horloge aux ressorts mis à nu, sur le fronton de l'Hôtel-de-Ville, des inscriptions subsistent: Liberté, Égalité, Fraternité, et au-dessus: République française démocratique une et indivisible. Une et indivisible! Hélas! où marchait la Commune, sinon à la désagrégation même de la patrie[20]!
[Note 20: Quelques jours avant l'incendie de l'Hôtel-de-Ville de Paris, quelqu'un a pris copie de l'inscription suivante:
HAND. ÆDIFICIORVM. MOLEM. MVLTIS. IAM. ANNIS. INCOATAM. ET. AFFECTAM. MARINVS. DE. LA. VALLÉE. ARCHITECTVS. PARISIN. VSCEPIT. AN. 1606. ET. AD. VITIMAM. VSQVE. PERIODVM. FOELICITER. PERDVXIT. AN SAL. 1628.
Elle était gravée dans la clef de voûte, dans le péristyle de la cour d'honneur.]
DE GERMINAL A PRAIRIAL
1871
Ils appelaient cette année 1871 l'an 79 de la République. Ils reprenaient, dans leurs vieux souvenirs républicains, l'almanach de l'intègre Rome, et les noms des mois, des années de fièvre et de gloire reparaissaient sur les actes publics. Germinal, Floréal, Prairial, les noms charmants des mois printaniers! Germinal, où l'herbe s'étend, saine et fraîche, dans les prés reverdis, où les pieds marchent gaiement, au matin, égrenant sous leurs pas les pleurs de la rosée.
C'était le printemps, le printemps de l'an 79, le printemps de cette triste année 1871. La pauvre France désolée éprouvait, après tant de souffrances, le désir âpre du repos, et, alanguie, le sang de ses veines coulant par ses blessures encore ouvertes, elle se demandait si l'heure était enfin venue de fermer ses plaies et de guérir ses maux.