C'était le printemps, après l'hiver farouche, après les longues nuits au rempart, les dures étapes dans la neige, les longues stations glacées à la porte des boucheries vides, le printemps qui consolait, éveillait l'espoir, mettait aux branches des arbres labourés par les balles des bourgeons et des feuilles. Quelle joie après tant de peines! Un peu d'air réchauffant, des fleurs, des rayons et de l'herbe! On s'était dit, durant les heures de bombardement et de bataille: «Nous ne reverrons plus cela!»
Germinal, le mois d'enfantement et de germination féconde; le mois où couve la sève, où la vie circule bouillante à travers les plantes et les êtres, où l'effluve créatrice court comme à travers les veines du grand Tout, où le grain se déchire et s'ouvre pour laisser poindre l'embryon de la plante de jour en jour grandissant pour s'épanouir; Germinal, où l'on sent, dans les profondeurs, le mouvement de l'être enfanté, le premier vagissement des choses créées par la nature immense; où le vent ride, joyeux, l'eau du ruisseau déjà moins froide; où tout sourit au souffle d'avril, caressant comme un baiser de vierge!
Germinal, c'est,—sous un ciel d'un bleu laiteux et doux où de légers flocons blancs flottent comme le duvet envolé d'un cou de cygne;—c'est la sève éveillée, qui court sous l'écorce des jeunes chênes; c'est le jaune bourgeon, à reflets verdâtres, qui apparaît et s'entr'ouvre au bout des branches. Aux jours de Germinal, une teinte verte s'étend, comme une poussière vivante, sur les haies; dans les bois, les primevères blanches, les pervenches violettes, soucieuses, apparaissent au-dessus des amas de feuilles flétries du dernier automne. Des papillons jaunes, blancs ou tachetés de pourpre rayent gaiement l'horizon. Il y a des chansons dans les taillis et des rouges-gorges sur les arbres. C'est, tandis que les dernières feuilles tombent avec un bruit sec, c'est l'éveil, le sourd enfantement, l'éclosion, la vie,—Germinal!
Floréal, le mois d'épanouissement et de beauté, mois couronné de fleurs, mois charmant, où l'air embaume; temps de floraison, de reverdoiement et de renouveau; mois où les bois ont des abris pour le rêveur qui passe et pour l'oiseau qui chante; mois où la glycine tombe en grappes, où les lilas sourient, où, dans le bois profond la fleur d'or des genêts apparaît, comme en un écrin; où, dans un immense embrassement, les choses ont comme des soupirs et des amours; où l'immensité n'est qu'un lieu de rendez-vous; où, depuis le brin d'herbe jusqu'au chêne, tout frémit d'une allégresse ardente.
Prairial, le mois des prairies, le mois de vie intense et de vigueur superbe; le mois où le soleil chauffe, où la fleur des banquets entr'ouvre, comme une lèvre, ses roses et odorants pétales;—Prairial, où passe, en jetant au vent son refrain, le faucheur des prés, sa faulx aiguisée sur l'épaule.
Mois de printemps et de rajeunissement, qu'ont fait de vous les hommes en cette année 1871?
Printemps de l'an 79, où l'herbe fut tachée de sang, où les primevères virent des agonies; où, dans les bois reverdis, sifflait l'obus; où, les balles déchirant l'écorce des arbres et la chair des hommes, la sève coulait avec le sang. Mois de carnage sous un ciel adouci; mois de tueries, où les flocons blancs des boîtes à mitraille montaient, comme des rondeurs d'étoupe, au-dessus des grands bois immobiles.
Partout était la vie cependant.
Dans les gramens couraient ces mille insectes rouges qui naissent chaque année du printemps et chaque année meurent avec lui. Les buissons étaient pleins de nids; les bataillons d'insectes volaient autour des épines-vierges, et battaient l'air de leurs petites ailes, au bourdonnement vague; bataillons qui, loin de s'entre-tuer, s'entr'aimaient. Il y avait partout, dans ces bois aux noms charmants, Viroflay, Meudon, Chaville, comme des sourires invisibles. Et, à cette même heure, après l'hiver terrible, après la rude guerre, après la souffrance et la ruine, les hommes, autour des forts, combattaient et mouraient!
Printemps de 1871, où les fleurs des lilas, où les branches d'aubépine étaient triomphalement plantées dans les canons des fusils chauds encore de la bataille; printemps où ces bois amoureux furent pleins des sifflements du fer, des éclairs du feu, des hurlements de la haine, Germinal, Floréal, Prairial, que de douleurs et que de morts vous avez vus!