Je n'oublierai jamais l'impression qui me saisit, un matin de mai, lorsque, montant par la côte de Sèvres, à travers les sentiers déserts et labourés d'obus, j'arrivai sur ce plateau de Bellevue, d'où, à l'horizon, baigné dans un lumineux brouillard, on apercevait le géant Paris. Quelle immensité de pierres et quel monde! Les monuments découpaient sur le fond du tableau leurs clochers ou leurs coupoles; l'Arc de l'Étoile apparaissait, colossal et défiant les bombes; la Seine roulait ses circuits tourmentés à travers ce vaste paysage. Paris!

C'était là Paris! Paris, que les Prussiens n'avaient osé attaquer de front, et où ils n'étaient entrés qu'en posant le pied, piteux et hésitants, comme si ce terrain volcanique brûlait;—c'était Paris où, de septembre 1870 à janvier 1871, une communauté de souffrances et d'espoirs avait fait de tant de coeurs un seul coeur, et des classes diverses de la cité une ville unie, fraternelle et résolue;—c'était le Paris qui, après avoir subi un premier siége, en supportait un second, plus terrible que le premier; car si la famine n'était plus au logis, la terreur était au foyer.

Paris!—Je me sentais le coeur serré en le regardant, et lorsque je tournais les yeux vers la droite, vers les coteaux reverdis, du côté de ce fort d'Issy où les canons grondaient, où pleuvaient les obus, du côté de ces tranchées d'où sortait la fusillade, l'angoisse ressentie et la douleur devenaient plus fortes encore, et une sourde malédiction montait alors à mes lèvres contre cette chose qui s'étalait en plein soleil: la guerre civile.

Printemps de 1871, on ne t'oubliera pas! Germinal vit sourdre et Floréal s'épanouir la haine; Prairial vit faucher non l'herbe, mais les hommes. Qu'eût-il dit, qu'eût-il dit alors l'intègre savant qui avait créé jadis le calendrier des mois républicains, le pur Romme, l'ami de ce Bourbotte qui jetait en mourant ce cri de réconciliation suprême:

«Embrassons-nous tous, et aimons-nous tous; c'est le seul moyen de sauver la République!»

LA FÊTE MORTUAIRE
D'ALEXANDRE DUMAS
Mai 1872

«Je suis né à Villers-Cotterets, petite ville du département de l'Aisne,
située sur la route de Paris à Laon, à deux cents pas de la rue de la
Noue, où mourut Demoustier, à deux lieues de la Ferté-Milon, où naquit
Racine, et à sept lieues de Château-Thierry, où naquit la Fontaine.»

C'est ainsi qu'à la première page de ses Mémoires, Alexandre Dumas s'est peint lui-même en six lignes, avec sa franchise naïve et sa brave faconde. Il se place trop modestement à côté de l'auteur des Lettres sur la Mythologie et très-orgueilleusement à côté de l'auteur de Phèdre, puis il ajoute:

«Je suis né le 24 juillet 1802, rue de Lormet, dans la maison appartenant aujourd'hui à mon ami Cartier, qui voudra bien me la vendre un jour, pour que j'aille mourir dans cette chambre où je suis né et que je rentre dans la nuit de l'avenir au même endroit d'où je suis sorti de la nuit du passé!»

C'était le voeu secret du grand homme demeuré toujours tel qu'il était aux heures où il dénichait les merles, à Villers-Cotterets, et ce voeu, la destinée ne lui a point permis de le réaliser. Il est mort loin de sa petite ville et, chose cruelle, à l'heure où les fourgons et les canons prussiens faisaient retentir du fracas de leurs roues les pavés silencieux des rues de Villers-Cotterets. Il ne lui a pas été donné de mourir où il était né; mais, hier, cette maison de la rue de Lormet, qui porte, sur une plaque de marbre, la date de la naissance d'Alexandre Dumas, était comme parée de couronnes d'immortelles voilées de crêpe noir, et, lorsque le cercueil de Dumas, porté à bras d'hommes, a passé devant, il s'est arrêté comme si le mort eût voulu saluer sa maison natale.