Villers-Cotterets! C'est pourtant à Dumas que la petite ville doit sa célébrité et son lustre. C'est par lui qu'on a appris à l'aimer, à connaître sa forêt, ses bois pleins d'ombre, ses recoins cachés. Il l'a adorée de toutes les façons, en chasseur et en poëte. Il y a couru enfant; jeune homme, il y a rêvé; célèbre, il y est venu promener sa gloire et rechercher ses premiers souvenirs.
Qu'ils étaient riants, ces souvenirs-là, parfumés et savoureux comme des fraises agrestes! On les retrouve ou plutôt on les respire en feuilletant les premières pages des Mémoires! On rajeunit avec Dumas adolescent, on revoit les matins de printemps et les soirs d'été qui furent les aurores et les soleils couchants de sa jeunesse.
Les belles parties de chasse! Les grandes et saines échappées! Et les amourettes! Et les ceintures roses, les bonnets chiffonnés des filles du vieux tailleur de la place de l'Eglise, de Joséphine et Manette Thierry, ses soupirs de seize ans! Manette, une pomme d'api, dit-il lui-même, et il les compare l'une et l'autre aux «fruits égrenés et flétris de ce chapelet sur lequel j'ai épelé les premières phrases de l'amour.»
Puis, à l'écouter, on assiste bientôt à l'éclosion de son génie littéraire; on apprend comment il vit, à Soissons, jouer par un certain Culot, méchant acteur qui lui fit l'effet de Talma, l'Hamlet de Ducis, cet Hamlet, chef-d'oeuvre ignoré pour lui, qui le transporta et lui fit dire:
—Et moi aussi, je serai auteur dramatique!
Voilà ce qu'évoquaient pour nous ce nom de Villers-Cotterets, et cette ville où nous allions pour la première fois.
Tout ce qui porte un nom dans les lettres, tout ce qui tient de près ou de loin à l'art du théâtre, tout ce qui garde la reconnaissance des plaisirs éprouvés, des joies causées par le grand conteur; tous ceux qui ont aimé Alexandre Dumas, c'est-à-dire tous ceux qui l'ont connu, étaient là!
Villers-Cotterets a dû être étonné d'une telle affluence. Le conseil municipal, le maire et ses adjoints, ne s'étaient pas, d'ailleurs, mis en frais pour assister à la cérémonie. S'ils y ont paru, c'est sans caractère officiel. Ils se sont abstenus. Je ne sais pourquoi ils ont dédaigné de fêter ce mort qui illustre leur ville, et je demanderais volontiers la cause de cette ingratitude.
Il n'y avait là qu'un détachement de la gendarmerie départementale. Les gendarmes ont formé la haie et présenté les armes au cercueil.
En revanche, la population tout entière a fêté Dumas. Je dis fêté, car la cérémonie, d'un bout à l'autre, a plutôt, comme l'a fort bien dit M. Dumas fils, ressemblé à un couronnement qu'à un deuil.