—Si j'ai changé autant que vous, ma pauvre amie, comment faites-vous pour me reconnaître?

—Ah! monsieur Dumas, c'est que je vous ai suivi, moi, de loin, pendant que vous grandissiez!

Et voilà bien ce qui a fait le charme à la fois poignant et souriant de cette fête mortuaire d'Alexandre Dumas. Toutes les sympathies s'étaient donné rendez-vous autour de ce cercueil, depuis les plus vieux amis, comme M. de Leuven, son premier collaborateur dans son premier vaudeville, depuis M. Maquet, son alter ego, jusqu'à ses derniers admirateurs, les nouveaux venus. Il ne manquait là presque personne, sauf d'Artagnan peut-être, qui devait bien pourtant ce dernier hommage à son poëte.

Puis, cette cérémonie terminée, on est remonté en wagon, toujours parlant de Dumas ou plutôt des Dumas, de l'intarissable, du père, ce Gargantua littéraire qui nourrissait toute une génération des miettes tombées de sa table, de ce puissant évocateur du passé, de ce maître du drame et de l'invention, de cette force de la nature, comme disait Michelet; et de ce philosophe profond, cruel et vrai, à qui n'échappe aucun secret de l'âme humaine, son fils, qui semble avoir condensé le prodigieux talent de son père, et avec l'acier de l'épée du romancier d'aventures, fait comme un scalpel étincelant, aiguisé,—instrument de chirurgie par la lame, bijou d'orfévrerie par la ciselure.

A cinq heures, le train ramenait cette foule d'élite dans ce grand Paris, qui a tant vécu de la vie de Dumas, joui de ses plaisirs et pleuré de ses drames. Et il ne reste de cette journée qu'un souvenir plein de soleil, de bruissement de feuilles, d'herbe fraîche, quelque chose comme une odeur irrésistible de printemps et comme un poudroiement de gloire.

VERSAILLES

Versailles! A ce nom, tout un passé s'éveille. Les fantômes évanouis d'un temps qui fut illustre reprennent corps et semblent revenir, comme au gré d'une évocation, parmi les bosquets déserts. Toute l'histoire moderne de notre France a gravité autour de ce palais majestueux et de cette ville célèbre. Toutes nos évolutions et nos révolutions s'agitent, semble-t-il, entre ces deux pôles: Versailles et Paris.

C'est par les journées d'hiver, où le grand parc abandonné semble plus veuf de son passé, qu'il faut le visiter, ce Versailles, seul, la brume et le silence vous enveloppant comme d'un suaire, et c'est alors qu'on respire le parfum de mort de cet Escurial de la royauté française. Marchez, personne ne vous troublera. Vos pas seuls feront crier les feuilles sèches que le vent n'a point balayées. Vous n'aurez pour témoins de vos réflexions que ces faunes ou ces nymphes de Coysevox, verdis par la pluie qui fait ruisseler ses gouttelettes pourries sur leurs joues de marbre, et semble prêter des larmes à leurs yeux blancs. Comme il est envahi, ce jardin, l'été, quand les eaux jaillissent des bassins maintenant muets! Les promeneurs banals y passent sans songer. Pas un de ces bons bourgeois en partie de plaisir, foulant du pied le tapis vert, qui se doute qu'il marche sur des cendres! Pauvre Versailles! Ils ne comprennent pas quelle leçon tu donnes, dans ta ruine muette et ton vaste délaissement, à toutes les pompes, à toutes les ambitions, à toutes les éternités humaines!… Ils ne l'entendent point, ta réponse cruelle, qui, lorsqu'on s'écrie: Avenir! espoir! grandeur! aussitôt ajoute: Néant!

Ce palais, ces jardins, ces escaliers de marbre, tout fut bâti—caprice de roi tout-puissant—sur des terrains marécageux, qu'il fallut combler pour plaire à S. M. Louis XIV. Versailles, au temps de Louis XIII, avait commencé par être un rendez-vous de chasse, un petit pavillon perdu dans les bois où venait, entre deux lancers, se reposer la Cour. Puis, le roi ayant acheté cette terre à François de Gondi, l'archevêque de Paris, y fit bâtir un château blotti dans les bois, château dont son successeur devait faire un palais. Las d'habiter Saint-Germain, d'où l'on apercevait la flèche de Saint-Denis,—c'est-à-dire l'endroit où dormaient les rois de France et où il se coucherait, un jour, dans son cercueil,—Louis XIV fit agrandir par Mansart le château royal, creuser par son armée une route allant droit de Paris à Versailles, et, plus tard même, l'eau manquant à la somptueuse demeure, il voulut, la machine de Marly étant insuffisante, qu'on amenât les eaux de l'Eure de Maintenon à Versailles.

Plus de 30 000 hommes, des soldats, transformés en terrassiers par la volonté souveraine, travaillaient à cette oeuvre colossale. La terre, dégageant des émanations fétides, des milliers de ces pauvres gens mouraient tués par des miasmes, eux qui semblaient destinés à mourir par le fer. Peu importait à Louis XIV. Il fallait continuer les travaux. L'aqueduc inachevé de Maintenon—ruine superbe et vaine aujourd'hui—était sous le grand roi ce que les Pyramides furent sous les Pharaons: l'oeuvre inutile et gigantesque qui coûta tant de sueur et tant de labeur, et tant de morts, aux travailleurs.