Versailles cependant était devenue cette ville rayonnante d'où le roi-soleil dictait au monde ses volontés. La nuée de courtisans, pressée dans la galerie de l'Oeil-de-boeuf, attendait le regard du roi avec l'anxiété d'un Hébreu affamé se demandant si la manne tombera du ciel. Le roi, précédé des violons de Lulli, traversait majestueusement cette foule enrubanée dont Saint-Simon notait les vices au passage, et d'où l'Alceste de Molière s'éloignait fièrement. Parfois, parmi les courtisans, apparaissait, simple et imposant, un grand homme. C'était Turenne, grave et digne; c'était Condé, pliant sous ses lauriers; c'était Vauban, c'était Catinat, c'était Colbert, c'était même Louvois, farouche et dur comme un autre Bismarck. L'art ajoutait ses séductions aux triomphes de la force. Tantôt on jouait, dans les bosquets du parc, la Princesse d'Élide, de «Monsieur Pocquelin», ou l'Iphigénie de Racine; plus tard encore c'était Athalie, où figuraient, dans leur costume réglementaire, les demoiselles de Saint-Cyr.
C'est à «trois marches de marbre rose» que Musset, en un jour de caprice, a demandé les secrets de ce Versailles du grand roi et du Versailles coquet qui succéda, avec la Pompadour, au Versailles solennel:
Quel heureux monde en ces bosquets!
Que de grands seigneurs, de laquais!
Que de duchesses, de caillettes,
De talons rouges, de paillettes!
Que de soupirs et de caquets,
Que de plumets et de calottes,
De falbalas et de culottes!
Que de poudre sous ces berceaux!
Que de gens, sans compter les sots!
Mais avec la monarchie élégante et tourbillonnante de Louis XV et Louis XVI, ce n'est plus Versailles qui domine, c'est Trianon. La laitière Marie éclipse la reine Marie-Antoinette. On joue aux quatre coins sous ces grands arbres, et là-bas Paris gronde, s'émeut, s'irrite, et le canon du 14 juillet viendra tout à coup dissiper les rondes charmantes où riaient Mme de Lamballe et Mme de Polignac. Maintenant le lourd sabot du peuple va retentir sur les dalles de la cour de Marbre, et le temps n'est pas loin où la reine, du haut de son balcon, verra s'avancer par la grande avenue le flot bruyant des femmes conduites par Maillard.
Songent-ils à tout cela, ceux des visiteurs qui vont et viennent au hasard de la curiosité dans les grandes allées du parc? Non.—Pas un qui, rassasié enfin de ces arbres de cimetière taillés de façon bizarre, lassé de ces statues, de ces bassins où les tritons grelottent, où coassent les grenouilles de chair sur les grenouilles de bronze; pas un, fatigué de ce Trianon désert, de cette fosse commune où gisent tristement deux règnes, pas un qui sache aller trouver, découvrir, dans une petite rue voisine, la rue de Gravelle, près de la place d'Armes, une salle abandonnée, elle aussi, mais éloquente dans son silence: la salle du Jeu de paume, où les députés de la France jurèrent un jour de ne se séparer jamais avant d'avoir achevé leur oeuvre de délivrance. Voyez-vous cette petite porte, à peine assez large pour laisser passer un seul homme? Un soleil sculpté dans la boiserie la surmonte,—un soleil, l'emblème orgueilleux du Grand Roi. C'est par là qu'ils ont passé tous, les vaillants et les embrasés de liberté; sur cette marche de pierre, appuyant son pied de Titan, est monté Mirabeau! Et quand on entre, quand on la voit dans sa splendide nudité, cette salle du Jeu de paume, demeurée encore ce qu'elle était ce jour-là, on éprouve l'étonnement d'un homme qui se trouverait face à face avec son rêve. On touche du doigt l'histoire passée. Quoi! cela a donc existé? La voici, cette salle d'où la Révolution est partie? Le foyer du volcan est là sous vos pieds; sous ces dalles, il semble que le sol gronde encore. Des murs nus, couverts à demi d'une couche noire, de grandes fenêtres à carreaux, une plaque de bronze, une inscription, rien de plus:
ILS L'AVAIENT JURÉ. ILS ONT ACCOMPLI LEUR SERMENT.
Et cela suffit. Ils sont évoqués soudain, dans leur costume sombre, les députés du tiers, mouillés, trempés par la pluie, tous groupés, tous embrassés, tels que les peignit David.
Napoléon 1er, comme Napoléon III, délaissa Versailles. Ville bâtarde, disait-il à Sainte-Hélène. Louis-Philippe en fit un Musée national, le Panthéon de nos gloires militaires. Au point de vue de l'art, Versailles compte certes bien des toiles, des portraits répréhensibles; au point de vue de l'histoire, c'est un merveilleux arsenal de documents et de souvenirs. De temps à autre Versailles voyait bien, en ces dernières années comme au temps jadis, quelque fête. Lorsque la reine d'Angleterre visitait la France, lorsque nos soldats revenaient victorieux d'Italie, Versailles rayonnait, étincelait, mais pour s'éteindre. Il semblait, encore un coup, porter le deuil du passé.
Puis un jour, un terrible jour, il entendit, vers Châtillon, gronder le canon prussien; il vit accourir les uhlans dans ses rues, caracoler les dragons bleus devant la statue de Hoche, M. de Bismarck, à pied, s'aller faire raser chez un coiffeur de la rue; et,—quelle douleur et quelle honte!—la ville de Louis XIV et de la Révolution devint le quartier général allemand, la cité du roi Guillaume. Que dis-je? Ce fut dans sa galerie des Glaces que le roi de Prusse devint César; ce fut là qu'on lui décerna le titre d'empereur. Dans la nuit qui suivit, toutes nos gloires indignées frémirent le long des galeries funèbres.
Enfin l'Allemand partit. Des troupes françaises reprirent la place encore chaude de l'occupation germaine. L'Assemblée de Bordeaux s'installa dans le théâtre qu'avait bâti, sous Louis XV, l'architecte Gabriel, et Versailles entendit encore toutes les nuits le canon, mais, cette fois, l'odieux canon de la guerre civile!