Les pierres ont leurs destins, comme les livres. Qui eût dit, lorsqu'en 1770, le 16 mai, jour du mariage du Dauphin avec Marie-Antoinette, on inaugurait la salle de l'Opéra, qui eût dit qu'un siècle après, les députés de la nation s'assembleraient là, sous la présidence d'un illustre historien devenu chef d'un État si grand encore dans sa chute? Cette salle de théâtre où, lors des noces du duc d'Orléans, Louis-Philippe faisait représenter, pour la première fois, une pièce de Molière avec les costumes du temps de Molière, qui eût dit qu'elle serait l'asile d'une Assemblée, le logis d'un Parlement?
Coquette, ornée, dorée, avec ses banquettes de velours rouge, ses ornements d'or, ses colonnes de marbre, ses lustres élégants, ses cristaux, son luxe à la fois charmant et somptueux, elle assiste à des scènes que l'architecte n'avait pas prévues, et voit se dérouler, devant le fauteuil à bras de cuivre du président, un drame dont on suit, anxieux, les péripéties. Deux choses muettes marquent éloquemment dans cette salle, l'une le temps, l'autre la température du lieu: c'est l'horloge qui court au-dessus de la tribune, et le thermomètre placé près de l'avant-scène de droite. Thermomètre politique, à coup sûr, et qu'on voudrait toujours voir au beau fixe.
Quelle étrange légende que celle de Versailles! On raconte que, la nuit, lorsque les députés sont partis, tous les fantômes qui hantent le palais, connétables aux brassards de fer, maréchaux, soldats, diplomates, rois, princes, empereurs, tout ce qui est le passé, tout ce qui fut la puissance et parfois la gloire, on raconte que ces spectres se glissent le long de la galerie des Tombeaux, et là, pénétrant dans la salle des séances, prennent place, à leur tour, sur les bancs de la Chambre, et, sous la présidence de quelque aïeul de la patrie, discutent, eux aussi, sur les destinées du pays. Alors, tous ces fantômes que l'immortalité a faits clairvoyants et sages, s'unissent dans une pensée suprême, et, qu'ils se nomment Philippe-Auguste ou saint Bernard, Louis XI ou Commines, Henri IV ou d'Aubigné, Louis XIV ou Jean-Bart, Louis XVI ou Lafayette, Hoche, Kléber ou Marceau, ils n'ont qu'un mot, ils n'ont qu'un cri qui parfois fait vibrer les échos assoupis de Versailles: Vive la France!
LE DERNIER FANTÔME
1873
«Napoléon III est mort ce matin, à 10 h. 45, à Chislehurst.»
C'est par cette laconique dépêche que Paris a appris la fin d'un empereur qui pendant vingt ans a gouverné le monde, silencieux, et qui, mort sans parler, dans le sommeil opaque du chloroforme, aura été, on peut le dire, le silence couronné.
Comme il faut que, dans la vie parisienne, tout se compose de contrastes, c'est à la première représentation de la Petite Reine et dans un couloir des Bouffes-Parisiens, que la nouvelle nous est parvenue d'une mort déjà connue depuis quelques heures. On pourrait écrire un bien étrange article avec le récit de cette représentation où les airs d'opéra-comique étaient coupés de philosophiques réflexions. Les entr'actes se passaient à commenter les renseignements reçus, les dernières consultations médicales, la situation nouvelle que faisait aux partis cette disparition d'un homme; puis, au coup de sonnette du théâtre, on regagnait son fauteuil, on se reprenait à écouter quelque motif de valse, et tout était dit. J'ai fait d'ailleurs là une remarque bizarre et qui ne saurait contribuer à augmenter beaucoup la somme de respect qu'on éprouve pour une certaine humanité: c'est que, dans tout ce public mêlé et disparate, ceux qui accueillaient avec le plus d'ironie dégagée la nouvelle de ce dénoûment n'étaient pas toujours les ennemis nettement déclarés de l'empire, mais, au contraire, ceux-là mêmes que l'empereur vivant avait le plus volontiers comblés de ses faveurs.
Oui, tandis que les adversaires gardaient une attitude calme et réservée, je voyais s'étaler dans quelque avant-scène tel personnage dont le nom bien connu avait été longtemps compromis dans les intrigues impériales, et j'entendais un homme qui a servi avec un zèle exagéré le système tombé, rééditer, à propos de la pierre de l'ex-empereur, un vieux mot de Désaugiers et s'écrier en riant:
—Décidément, il était au bout de sa carrière!
—L'empereur est mort, vive la Petite Reine! ajoutait un autre.