—L'empereur est mort, je marque le roi, avait dit un autre en jouant aux cartes.
Et tandis que l'opérette égrenait ses airs nouveaux, je songeais à la place qu'avait occupée, usurpée ce mort, et j'évoquais des souvenirs enfouis. Qui se souvient des jours où la parole gutturale de l'empereur était anxieusement attendue, lorsqu'il ouvrait la session du Corps législatif? En rappelant ces choses effacées, il me semble que je fais ici de l'archéologie. Que c'est loin! que c'est confus! que c'est vieux!
Depuis onze heures du matin, la grande cour du Louvre était alors envahie par les curieux. On attendait. A Paris, on attend toujours. Il est une race éternelle qui naît public, qui veut tout voir, tout savoir, et qui, pour satisfaire sa passion dominante, restera deux heures durant à faire «le pied de grue» et à «bayer aux corneilles», deux comparaisons également ornithologiques. Le pavillon Denon, tendu de draperies de velours pourpre semé d'abeilles d'or, était assiégé déjà par une file d'équipages. Jusqu'à midi et demi, les voitures devenaient de plus en plus nombreuses. On se pressait, on se poussait, on descendait, on voulait voir. On entrait. Le péristyle et l'escalier étaient littéralement ourlés de cent-gardes, roides dans leur cuirasse, la carabine au pied, et semblables, dans leur superbe immobilité, à de hautes statues polychromes. Les casques reluisaient et les poitrines cuirassées se constellaient de paillettes à chaque rayon de soleil. En haut, les musiciens des cent-gardes, en tunique rouge, se tenaient à leur poste, leur clairon à la main. La galerie de l'École française, qui aboutit à la salle des États, était alors transformée en un passage, et traversée d'un bout à l'autre d'un tapis. Les reîtres de Valentin, les moines de Lesueur, les philosophes du Poussin, regardaient, d'un air étonné, ce défilé d'habits noirs et de robes claires, d'uniformes et de chamarrures, qui allait durer une heure au moins.
La salle des États était déjà envahie. On se plaçait comme on pouvait dans les tribunes. Les dames, du haut des galeries, lorgnaient cette foule de dignitaires, qui fourmillait et flamboyait de toutes ses décorations et de toutes les couleurs de ses uniformes. A gauche, dans la galerie supérieure, les ambassadeurs et les officiers étrangers causaient en s'asseyant et regardaient. Les sénateurs et les députés, les officiers, les magistrats, les archevêques, arrivaient par groupes. C'était une confusion de tons crus qui pourtant s'harmonisaient. Un peintre ami des demi-teintes eût poussé des hurlements devant cette salle immense où se croisaient et semblaient se heurter les casques de dragons et les chapeaux de Laure, la robe rouge des cardinaux et les robes bleu de ciel des élégantes, les grands cordons des généraux et les burnous blancs des chefs arabes. Fourmillement de couleurs, opposition de taches brutales, rouge, vert, violet, bleu: ici les officiers étincelants; là les groupes d'habits noirs entassés et comme troués de cravates blanches; plus haut, le lilas, le rose, le gris perle, le bleu tendre des robes, et pourtant,—ô politique de coloriste!—tout cela se fondant en un vaste tableau à qui le dais de velours pourpre servait de dernier plan, tandis que le plafond allégorique de Muller, avec ses larges rinceaux et son amalgame de rouge et de jaune crus, tenait lieu de ciel.
Peu à peu l'oeil s'habituait à voir clair dans ce fouillis. On distinguait et reconnaissait les visages. On analysait et lorgnait la salle tout entière. Là-bas n'est-ce pas M. de Nieuwerkerke, en habit rouge, causant avec le maréchal Canrobert? Voici M. Fould, qui s'entretient peut-être de son nouveau projet de finances avec M. Troplong. M. Duruy parle justement à Mgr Darboy. On se montrait M. de Sacy, qui tout à l'heure allait prêter serment et qui étrennait aujourd'hui son habit de sénateur. Et parmi les grandes dames empoudrerizées, des actrices, des curieuses du demi-monde sentant la pommade de concombre, l'opopanax, l'eau de Lubin ou le patchouly. Dieu me pardonne si j'eusse deviné qu'elles s'occupaient aussi des affaires du pays!
On détaillait et critiquait les toilettes. Presque partout des fourrures. Le succès, tout compte fait, est pour cette jeune dame qui regagne sa place, là-haut, à droite. La voyez-vous? Chapeau rose clair, robe rose garnie de petit-gris, agréments roses, et pour manchon un large ruban—rose encore—entouré de fourrure grise, un mouchoir minuscule, moins que rien, un prétexte pour tenir un fragment de moire à la main.
Et pourquoi ce bruit, bon Dieu? Ce sont, me dit-on, les ambassadeurs marocains qui font leur entrée. Je ne les aperçois pas. Mais on me montre des officiers étrangers, des Prussiens en tunique sombre, des Russes, des Circassiens avec le bonnet d'astrakhan. Ils viennent compléter cet ensemble un peu officiel que le soleil, à force de rayons, de lumière, de gaieté, rend pittoresque à satisfaire les plus difficiles.
Ah! comme il se jouait, en ces jours de parade et de pose, comme il se jouait, l'ami soleil, sur ces épaulettes, sur ces croix, ces rubans, ces crachats, ces dorures, ces velours, ces soieries, ces habits, ces fresques un peu pâles et ce dais aux crépines d'or! Tout cela est usé, passé, défraîchi, jeté à la hotte! Ci-gît tout ce fracas d'autrefois!
Mais un mouvement soudain parcourait cette foule, qui se levait brusquement. C'était l'impératrice. Elle s'avançait, montait sur l'estrade et saluait. Elle avait un chapeau blanc, une robe lilas clair sans volants et un mantelet de dentelle blanche. L'empereur venait ensuite. Il s'asseyait sur le trône; à sa droite, le prince impérial; à sa gauche, le prince Napoléon; derrière lui, les ministres, le prince Murat et son fils en uniforme d'officier des guides,—tout un monde disparu.
Puis le discours, ce discours dont chaque mot tombait du haut de l'estrade prononcé avec un accent hollandais, presque allemand.