Tout ce monde attend, la tête tournée vers le boulevard Poissonnière, par où l'on doit apercevoir le cortége. Le bruissement des foules, continu, mais heurté, qui enfle, gonfle, puis diminue, pour croître encore, emplit cette immense veine de Paris où, à cette heure, le sang afflue.
Les femmes paraissent enchantées. J'entends une fort honnête bourgeoise dire à son mari, tout haut: «Il paraît qu'Alexandre Il est un fort bel homme.» Elles aiment à voir, et surtout à être vues. S'il allait tout particulièrement saluer l'une d'entre elles, en passant! J'en vois qui ont de gros bouquets à la main. Une femme qui oserait jeter des fleurs dans la voiture d'un homme qu'elle ne connaîtrait pas semblerait vaguement exaltée, mais la calèche d'un czar n'est pas une calèche ordinaire. Mesdames, apprêtez vos roses!
Le malheur est que les souverains vont arriver en voiture close. Un frémissement profond, un vaste remous, l'ondulation et le tassement de la croûte de curieux. Ce sont Eux! Les sabots des chevaux battent le macadam comme des marteaux d'enclume. Des lanciers passent, le soleil pailletant leurs épaulettes, frappant droit sur la blancheur de l'uniforme et faisant jaillir mille éclairs des visières, des galons, des pompons, des boutons et des sabres. Puis les cent-gardes, colosses bleus, blancs, piqués de rouge, crinières éparses, éblouissants. La voiture qui porte deux empereurs et leur fortune, sans compter un empereur futur, passe rapidement. Le temps de saisir l'attitude roide, l'air froid, les grandes moustaches, la tête fière sur un torse splendide du czar qui s'enfonce dans l'angle de la voiture, et les regards curieux, impatients de voir, presque joyeux du czaréwitch et de son frère: tout est fini dans un coup d'oeil.
Maintenant c'est l'escorte, c'est l'état-major, ce sont les généraux, les ministres, les colonels, les secrétaires, les conseillers: des épaulettes blanches et larges, des poitrines criblées de croix, des rubans et des grands cordons, des têtes blondes, de race slave, énergiques, altières: la même expression sur les visages. Sourire de gala chez ceux qui reçoivent, remercîment calme et diplomatique chez ceux qui sont reçus. Puis le brouhaha des soldats, des piqueurs, de la cavalerie. A la fin, une voiture découverte, et, magnifique dans son costume, un officier russe, immobile, avec une poignée de plumes blanches qui flottent, au sommet de son casque, comme un duvet de cygne.
Les curieux n'ont plus rien à voir et suivent, un moment encore, le cortége qui disparaît dans la lumière, cavaliers, écuyers verts galonnés d'or, équipages étincelants que semblent emprisonner les escadrons au-dessus desquels se dresse la grêle forêt des lances. On se sépare ensuite, le trottoir se répand sur la chaussée; une mer de chapeaux noirs, de chapeaux gris, où s'agitent comme de petites vagues les chapeaux féminins bleus ou roses, ondule, se mêle et se heurte. Les observations vont leur train.—«J'aime l'uniforme bleu des grands-ducs.—Ils sont donc décorés de la Légion d'honneur?—Enfin, ils ont une qualité, après tout, ils sont exacts!» O triomphe de la démocratie! Les souverains auront beau faire, dorénavant, c'est toujours le peuple qui dira, comme jadis Louis XIV:—J'ai failli attendre!
On n'avait point fait passer la voiture du czar par le boulevard de Sébastopol, ce qui eût été fort impoli, mais on avait cependant permis à Sa Majesté de contempler la colonne de la place Vendôme. Du haut de la plate-forme de bronze, le jour de l'entrée des alliés et de l'empereur Alexandre Ier à Paris, le fils de Gracchus Babeuf se précipita de rage, tête baissée, sur le pavé. J'ai entendu traiter ce suicide, l'autre soir, de folie pure. Mais quelle chose bizarre, me disais-je alors, que ce voyage tout fraternel de l'empereur de Russie rappelle inévitablement la tournée moins amicale de 1815! Au fait, pourquoi oublierions-nous cette date assez cruelle, lorsque nos voisins mettent un soin si tenace à se la rappeler?
Et j'ajoutais:
—A cette heure, il y a, de par le monde, en Prusse et en Russie, de braves gens qui se racontent avec une espérance avide la légende de l'invasion. Il y a de vieux guerriers courbés et blanchis qui ont gardé sur les lèvres l'âcre saveur du vin de Suresnes, et qui voudraient bien encore en goûter. Il y a des conteurs éloquents qui répètent à la jeunesse ébahie comme Schwarzenberg savait conduire son armée à la victoire, à la mangeaille et aux jolies filles. Que de gens, là-bas, rêvent des séductions gigantesques des galeries de bois du Palais-Royal et des tripots de la rue Vivienne. Ils ont vu cela, et voudraient le revoir; ou leur père, ou leur oncle leur en ont parlé, et ils grillent de savoir si le père a menti. Dans je ne sais quel écrit francophage, le vieux Goerres, un de ces capucins allemands dont se moquait si bien Ludwig Boerne, parle des souvenirs sacrés de Montmartre. Ces Prussiens pensent naïvement qu'ils pourraient encore escalader la butte. Arndt le répète assez souvent dans ses oeuvres.
Nous l'avions trop oublié, nous!
Ainsi j'évoquais ces journées d'autrefois.