Puis, après le souvenir de cette cavalcade souveraine, c'était le grand jour de la distribution des récompenses au Palais de l'Industrie.—Ce même jour où l'on apprit la mort de Maximilien, fusillé.
Paris s'était réveillé, ce jour-là, comme un homme qui, au lendemain d'un bal masqué, recevrait un billet de faire part. Le coup de foudre venu du Mexique avait tout interrompu, fêtes et réceptions officielles, et le sultan en était réduit à visiter sans bruit nos monuments, tandis que le prince de Galles, plus curieux, allait contempler, au théâtre chinois de l'Exposition, le Mangeur d'oeufs et l'avaleur de sabres.
Quel dénoûment terrible à la plus incroyable des aventures! La tragédie certes n'est pas morte et le théâtre futur a encore là tout tracé, tout sanglant, un sombre et dramatique sujet. Shakspeare n'eût pas rêvé un cinquième acte plus atroce. Au Mexique d'ailleurs les drames finissent ainsi—par la fusillade—pour les grands et pour les petits. On fait bon marché de la vie humaine. Empereurs et partisans, qu'importe! Deux coups de mousquet, et tout est dit. Le sang sèche si vite sous le grand soleil!
Quarante-trois ans, presque jour pour jour, avant la mort de Maximilien, un autre empereur, l'Espagnol Iturbide, tombait sous les balles mexicaines, le 19 juillet 1824, comme est tombé, le 19 juin 1867, l'empereur Maximilien. Lui aussi, Iturbide, avait fait vaillamment le sacrifice de sa vie. Chassé des États qu'il avait conquis, proscrit par le congrès, réfugié en Angleterre, menacé de mort s'il remettait le pied sur le territoire de la république mexicaine, il s'embarqua à Londres avec ses enfants, revint au pays qui le repoussait, et en débarquant, alla droit au général Felipe de la Garza en lui disant:—Je suis l'empereur!
Garza répondit en lui demandant son épée et en lui annonçant de se préparer à mourir.—«Quand cela?—Dans trois heures.» Iturbide s'inclina et réclama son chapelain. Mais au moment de donner l'ordre de l'exécution, le commandant Garza hésita, soit crainte, soit pitié, et envoya au congrès de Tamaulipas, séant à Padella, la nouvelle de la capture; puis, sous bonne garde, il conduisit le prisonnier aux députés, en donnant—chose bizarre!—à Iturbide lui-même le commandement des soldats de l'escorte. Il faut lire dans Magnabal le récit de cette singulière et lugubre catastrophe. En arrivant à Padella, l'empereur apprend que le congrès, constitué en tribunal, l'a déjà condamné à mort; il était six heures du soir. «Savez-vous,» dit Iturbide aux soldats, «savez-vous ce qui arrive! Vous allez me fusiller, mes amis…»—Et au moment de partir: «Allons donner un dernier coup d'oeil au monde!» Le lieu de l'exécution était assez éloigné. «On me fait marcher bien longtemps», répétait le condamné. Quand on s'arrêta, il détacha de son cou son rosaire, le donna au prêtre: «C'est pour mon fils aîné.»—Et prenant sa montre: «Pour mon plus jeune fils. Arrêtez les aiguilles à l'heure de ma mort. Quant à cette lettre, elle est pour ma femme.» Ensuite regardant sa bourse, il y trouva trois onces d'or en petite monnaie et les fit distribuer à la troupe.
Au moment de donner le signal des coups de feu, Iturbide s'écria d'une voix claire: «Mexicains, à cette heure de mort, je vous recommande l'amour de la patrie, c'est lui qui doit vous conduire à la gloire. Je meurs pour vous avoir secourus, mais je meurs content, parce que je meurs parmi vous.—Feu!» dit-il ensuite à l'adjudant Castillo. Il tomba roide mort.
Le dernier fils d'Iturbide, le prétendant au trône, vient de mourir après avoir tenu un cabaret aux environs de Paris, dans la banlieue[21].
Un cabaret chantant au coin d'un carrefour!
[Note 21: Les journaux annoncèrent ainsi cette mort:
«Hier, vers neuf heures du matin, passait silencieusement, dans la grande avenue de Neuilly, un corbillard des pauvres, suivi d'une cinquantaine de personnes.