—Ah! fit la mère, tu n'as pas de coeur!

—Pourquoi en aurais-je?… Pour souffrir?… Ah! ça m'aurait fait une belle jambe avec la vie que le sort m'a faite. Une vie de chien passée à traîner la misère, où rien ne m'a réussi, où tout m'a claqué dans la main, la fortune, le bonheur. Le bonheur! J'étais né pour être heureux, mais il y a un homme qui a été comme mon mauvais génie, c'est ce Brécourt dont j'ai essayé de me venger. Depuis que j'ai l'âge de raison, je suis jaloux de lui, je l'ai trouvé constamment sur mes pas, réussissant où j'échouais, me souillant pour ainsi dire au nez et à la barbe tout ce qui pouvait m'arriver d'heureux.

Il rejeta ses cheveux en arrière, fit une pause, et se campant devant Noémie qui venait d'entrer dans la pièce, tenant son enfant dans les bras:

—Ah! tu veux, savoir pourquoi je t'ai envoyée là-bas! Pourquoi je t'ai fait faire ce que tu considères comme une infamie? Je vais te le dire, je vais te dire pourquoi je hais ce Brécourt, et pourquoi j'ai voulu, à mon tour, lui faire du mal. Cela a commencé au collège d'abord. Il était riche, j'étais pauvre. Il était bien habillé, j'avais presque des haillons dont j'étais honteux devant les autres. Tu n'as pas connu, toi, ces humiliations d'être élevé dans un milieu au-dessus de la position qu'on peut occuper, et où tout vous humilie. Mon père, un pauvre littérateur, mort en laissant des dettes, avait obtenu pour moi une bourse et j'étais élevé dans ce collège où tous les autre payaient, et c'était moi qui essuyais, sans pouvoir me plaindre, toutes les rebuffades et toutes les mauvaises humeurs des pions et de mes camarades plus fortunés. Si j'essayais de me révolter, tout le monde me tombait dessus. J'étais le souffre-douleur, la bête puante, que tout le monde repoussait. Je ne travaillais pas. A quoi bon! Je passais mon temps à ronger mon frein, à méditer des revanches sournoises contre mes maîtres et contre mes camarades. Un de ceux-ci surtout me tirait l'oeil, me faisait changer le sang en bile envieuse. C'était Brécourt. Beau, riche, fort, choyé de tous, sa vie m'apparaissait aussi radieuse, aussi joyeuse que la mienne était obscure et triste. Il ne me parlait jamais et semblait m'ignorer. Mais j'étais sûr que si je formais un souhait, un désir, Brécourt était là, pour me souffler ce que je souhaitais et ce que je désirais.

Après le collège, je le perdis de vue. Puis, un jour, ayant besoin de capitaux pour monter une affaire que je croyais appelée à un grand avenir, je songeai à lui. Il était riche. Il pourrait peut-être me prendre quelques actions.

Je me dirigeai vers l'hôtel qu'il habitait en ce moment avec sa mère dans l'avenue des Champs-Elysées. Je fus reçu par un domestique en culotte qui me demanda dédaigneusement mon nom après m'avoir dit qu'il ne savait pas si M. Jacques était là.

—M. Jacques—Brécourt se nommait Jacques—menait déjà, au sortir à peine du collège, ce qu'on appelle la haute vie.

Il avait équipages, chevaux de selle, des maîtresses que l'on citait. Il faisait courir. Bref, il jetait l'or par les fenêtres.

Mais me recevrait-il? Se souviendrait-il de moi? J'en doutais.

Le domestique revint, et, à mon grand étonnement, me dit que M. Jacques m'attendait.