—Quel homme?
—Jacques de Brécourt.
—Ma soeur?
—Ta soeur. Où l'avait-elle vu? Lui avait-elle parlé seulement? Avait-il seulement, lui, fait attention à elle? Je l'ignorais. Mais elle, elle en était folle. Elle en avait perdu l'appétit et le sommeil. Elle ne voyait que lui, ne pensait qu'à lui, et cela sans espoir! Car elle ne songeait pas à devenir sa maîtresse, et peut-être, lui, n'aurait-il pas voulu d'elle! Mais c'était comme un fait exprès. Je retrouvais ce misérable sur mon chemin et me prenant le seul bien qui peut-être eût changé ma destinée et fait un heureux du damné que je suis devenu!
Il s'arrêta encore.
Il allait et venait de long en large dans l'étroite pièce, misérablement meublée, avec des mouvements de bras et de cheveux qui voulaient être tragiques, mais qui frisaient souvent le ridicule.
Puis il continua, en scandant ses mots:
—Cet homme, que je haïssais déjà, que j'avais toujours envié, me volait mon amour, mon bonheur, me réduisait, malgré lui, c'est vrai, à l'abandon et au désespoir. Mais je ne lui en voulais pas moins, et si j'avais pu, à ce moment, l'anéantir…. Mais je ne pouvais même pas le provoquer, me poser en rival. C'était une célébrité de salles d'armes, et je savais que souvent il avait, comme tireur, gagné des prix dans les matches au pistolet. Or, je n'avais jamais tenu une épée, je n'avais eu ni le temps ni le moyen d'apprendre les armes. Il m'aurait embroché comme une mauviette ou massacré comme un lapin. Je dus me borner à ronger mon frein, à essayer de détourner de lui la pensée d'Aurore. J'aurais plutôt détourné un fleuve de son courant ou arrêté le soleil. Et je n'avais réussi, en essayant de briser son idole, qu'à changer l'indifférence d'Aurore pour moi en une véritable haine.
Elle me haïssait de l'aimer. Elle me haïssait de détester l'autre.
Et pourtant, je le sus à ce moment, lui, ne l'aimait, point, ne l'avait peut-être jamais remarquée. Il l'ignorait. Mais Aurore n'en était que mieux possédée.