Voilà ce qu'il dit à la France. Il appelle en même temps à l'aide, au secours du nouveau trône et des libertés nouvelles les historiens, les philosophes, avec les poëtes nouveaux, donnant sa part à chacun d'eux dans cet établissement qui devait durer dix-huit années, tout autant que les deux rois de la restauration, tout autant que l'empereur, autant que le règne du cardinal de Richelieu lui-même! Il a donc voulu régner avec les plus beaux esprits et les plus libres penseurs de son temps; bien plus, il accepte, imprudent sublime, une royauté difficile, inquiète, incomplète, agitée au dedans, humble au dehors, pleine d'émeutes, de résistances, de réclamations, et, pour lui-même, pleine d'escopettes et de poignards!

Donc (c'est toujours M. Bertin qui parle à l'auteur de Barnave) s'attaquer, de prime abord, à ce roi plein de justice, entouré d'embûches et désarmé des remparts de la majesté royale, était chose assez malséante. À quoi bon? De quel droit? Moi-même, l'auteur de ce Barnave déclamateur, n'avais-je pas salué, naguère, dans son Palais-Royal, entouré de sa jeune et bienveillante famille, ce roi Louis-Philippe, notre dernier espoir, notre dernier défenseur? Laissons, croyez-moi, disait M. Bertin, les insulteurs de profession tourmenter ce brave homme; au contraire, honorons sa bonté, son travail, son zèle et sa royauté naissante!... Tel fut le conseil que me donnait M. Bertin; à ces conseils, il ajouta celui-ci: «Respecter le roi qui nous venait en aide, rassurer ces enfants qui seront bientôt les princes légitimes de la jeunesse libérale, et, si je voulais dire un adieu suprême au roi Charles X, le dire hautement, sans colère et sans injure, à celui qui vient, proclamé par la reine du monde et des révolutions... la Nécessité.»

Ceci dit, avec la plus sincère et la plus loyale conviction, mon cher maître me suppliait de ne pas me fermer toute carrière, à mes premiers pas dans la vie; il me disait que, nécessairement, dans les sentiers que nous devions parcourir, les uns et les autres, d'un pas ferme et sûr, je me rencontrerais avec quantité de bons et beaux esprits, bien décidés à maintenir l'établissement d'hier, à conserver ce qui n'avait pas péri dans le commun naufrage, et, disons tout, si quelques-uns parmi les combattants d'hier regrettaient d'avoir trop cruellement traité le roi qui partait, c'était à ceux-là mêmes un motif excellent pour ménager le nouveau roi, pour l'entourer de déférences, pour le défendre et pour l'honorer.

Quant au livre en lui-même, ici mon admirable conseiller disait que c'était une composition pleine de hâte et de malaise, indécise et mal nouée; il n'y avait là ni commencement, ni milieu, ni dénoûment. Pour quelques chapitres dans lesquels on reconnaît quelque talent d'écrire, et quelques passages qui sentaient l'inspiration, que de fautes contre la logique et le sens commun! En même temps, quels affreux détails! Quels épisodes qui touchaient au délire! Où donc étaient le calme et le sang-froid? Où donc allais-je, au hasard, cheminant sans but et sans frein?—Bref, ce Barnave était un livre idiot dont on pourrait tout au plus sauver quelques bonnes pages.... et je ferai bien d'y renoncer.

Telle fut la conclusion de ce discours. Ceci fut dit avec une énergie, une grâce, un accent irrésistibles. Qui que vous soyez, vous connaissez M. Bertin l'aîné,... vous l'avez vu (quel chef-d'œuvre!) sur cette toile impérissable où M. Ingres, dans tout l'éclat et toute la vérité de son génie, a représenté ce regard, cette attitude et cette intelligence éloquente... Tel il était, lorsqu'il parlait à cœur ouvert! Et le moyen de résister à cet ordre ainsi donné?—Non! non! me disais-je à moi-même, il ne faut pas pousser plus loin cette injustice, et malheur à moi, si je ne suis pas convaincu que je viens d'écrire un mauvais livre! Ainsi, je reviens à Paris, bien décidé à tout brûler.

Mais quoi! l'orgueil, la vanité, la fausse honte et les gens qui vous disaient: «C'est superbe! Y pensez-vous, brûler un pareil livre?» Ou bien, il y en a d'autres qui vous disaient: «Votre livre est annoncé! On sait déjà ce qu'il renferme. Il est attendu par des gens qui seront bien mécontents de votre manque de parole...» Et voilà comme après une si bonne et si sage résolution, quand mon penchant même était de jeter au feu ces gerbes sans épis, ces fleurs mal liées, ces fagots d'un fagotier ignorant, il advint que le fameux Barnave fut publié, sans que j'eusse ôté même les fautes les plus grossières, même les folies les plus inutiles!... M. Bertin en eut certes un chagrin bien sincère... il ne m'a jamais dit un mot de ce Barnave! Il ne l'a pas relu, j'en suis sûr, et, par un châtiment sévère, il n'en fut pas dit un mot dans le Journal des Débats.

Cela fit le bruit d'une châtaigne qui pette au feu d'un fermier... eût dit Shakespeare. O justice! O bon sens! Après deux éditions de ce Barnave, il n'en fut plus question dans ce monde lettré où j'ai passé ma vie! À coup sûr, il en eût été fait plus de bruit, si je l'avais brûlé d'une main délibérée. On eût dit: c'est dommage; et le souvenir de ce livre anéanti par moi m'eût placé au rang des écrivains qui se sont fait justice. Ils sont rares; on les compte. Eh! que j'ai perdu là une admirable occasion de rivaliser avec eux, M. Bertin attestant de ma modestie et de ma docilité.

Heureusement que s'il a été fâché contre mon œuvre, il eut bien vite oublié mon crime; et comme il me vit désormais uniquement voué à ma tâche, attentif et plein de zèle à tout ce qui touche à mes devoirs, devenu prudent par ma chute, et rendu juste aussi par le spectacle assidu des grands services que nous rendaient, chaque jour, ce bon roi, cette reine admirable et ces princes, leurs nobles enfants, il oublia tout à fait ce malheureux Barnave. Ainsi, plus nous suivions ce grand sage en son sillon lumineux, plus nous écoutions sa parole, et plus nous nous sentions voisins de ce roi juste, honorable et loyal. Jusqu'à la fin, nous l'avons écouté et suivi; nous étions à son lit de mort où il attendait son heure suprême avec le calme et la sérénité des âmes fortes.—«Ne me pleurez pas, nous disait-il: j'ai vécu heureux; je meurs heureux, c'est vous que je pleure, et c'est sur vous que je pleure!» Ah! M. Bertin l'aîné! Il avait tant de prévoyance! Il savait si bien l'avenir!

Et maintenant, si le lecteur voulait savoir pourquoi cette nouvelle édition d'un si méchant livre, et pourquoi je rends aujourd'hui cette vie éphémère à ces pages mortes depuis si longtemps?

J'ai voulu, dirais-je au lecteur, sauver de l'immense oubli la partie honnête et vaillante de ce livre où j'avais jeté la première inspiration de ma jeunesse. En même temps, je voulais témoigner de mon châtiment, de mon repentir! Je voulais dire aussi que le jeune homme imprudent qui publiait ce Barnave il y a trente six ans, (c'est un siècle!) a racheté sa faute à force de dévouement et de respect, lorsqu'aux jours de 1848, quand la France eut perdu son dernier roi, quand même son image était insultée, aux heures sombres où le nom seul du roi était une récrimination violente, l'auteur de Barnave eut l'honneur de crier aux insulteurs de son roi: «Vous êtes des lâches!» Puis, quand le roi mourut, en exil, l'auteur de Barnave eut l'honneur d'écrire au milieu de Paris l'oraison funèbre de ce bon prince, et ces pages funèbres furent soudain comme une consolation dans tout ce royaume en deuil! Ajoutons ceci que l'auteur de Barnave avait conservé le droit de défendre cette royauté vaincue, à force de modestie et d'abnégation.