Cette royauté dans l'abîme, elle ne savait pas même le nom de son défenseur, et, quand elle l'apprit par hasard, elle en eut une certaine joie, en songeant qu'elle trouvait au moins justice et reconnaissance dans un écrivain pour qui elle n'avait rien fait... et qui ne lui avait rien demandé!
Qui que vous soyez, félicitez-vous d'un dévouement sans récompense! Heureux les rois que vous aimez et que vous pleurez, uniquement pour la part qu'ils vous ont faite dans la liberté commune et dans le bonheur de tous! Ils peuvent se fier à des hommages qui les vont chercher dans l'exil, et qui n'ont jamais eu rien de servile; leurs enfants doivent, au fond de leur cœur, honorer un dévouement qui les console au delà des océans.
Peut-être aussi les braves gens, voyant ma peine, et témoins de mon travail de chaque jour, accepteront ce livre oublié comme un des plus humbles témoignages de ce grand règne de dix-huit années, qui supportait de si méchantes rapsodies, et qui contenait de si belles œuvres! O règne intelligent, clément, pacifique! Il a vu naître Hernani et les Paroles d'un Croyant; il contenait Armand Carrel et M. de Balzac; il vit mourir Chateaubriand et venir au monde Alfred de Musset! Il a vu, réunis à son ombre indulgente tant de grands ouvrages et tant d'écrits éloquents, de M. de Lamartine à M. Thiers, de M. Cousin à M. Villemain, de Béranger à M. Guizot! Ce règne est un monde où tout passe, où tout brille, où tout meurt! Il a produit dans les arts Robert le Diable et les Huguenots, la Stratonice, de M. Ingres; la Jane Grey, de Paul Delaroche, la Marguerite, d'Ary Scheffer, et la Jeanne d'Arc de la princesse Marie; il a rempli la double tribune et le monde entier des voix les plus éloquentes; il a fait du roman un poëme, et du journal qui passe, un livre immortel! Il a ouvert même les tombeaux... ce tombeau de Louis XIV, appelé le château de Versailles, étonné de retrouver même une heure..., un instant, ses anciennes et royales splendeurs.
BARNAVE
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE I
Je ne suis plus guère qu'un malheureux prince allemand, vivant dans le passé, fort indifférent au temps présent, et surtout m'inquiétant peu de l'avenir. Je ne tiens plus à rien, pas même aux gothiques préjugés de ma maison. Cependant, tel qu'on pourrait me voir, enfoncé dans mon fauteuil dont les armoiries s'effacent tous les jours, j'ai été, bel et bien, Français et Parisien, aux instants les plus dangereux du dernier siècle. Malgré moi, j'ai vu naître et grandir ce qu'on appelle, en nos écoles, les doctrines de la Convention. J'ai été le camarade innocent de tous ces terribles pouvoirs des premiers temps de la révolution française; je les ai connus, je les ai touchés; ils n'ont pas été plus à nu, pour leurs concitoyens, valets de chambre, qu'ils ne l'ont été pour moi-même. Aussi m'aurait-on bien étonné, si l'on m'eût dit ce que ces hommes seraient un jour, à quelle fortune ils étaient destinés, et que devant eux devait crouler la plus vieille et la plus éclatante monarchie de l'univers.