Tel fut l'emploi, le triste emploi de ma dernière journée... Hâtons-nous, me disais-je, et partons!
J'en ai trop vu! Je suis vaincu; je suis mort... je veux partir!
Ici je fus pris de vertige.—Eh quoi, partir sans voir Barnave, et sans dire adieu à ma mère? Partir sans revoir Hélène, et sans présenter mes respects à la reine; enfin quitter Paris, comme j'ai quitté Vienne, en écolier délivré de son précepteur! Certes, je ne saurais partir ainsi; je ferai, du moins, mes adieux à ma mère... et pourtant je quitterai Paris ce soir.
Quand j'eus mis ordre à mon départ, je quittai mon hôtel de Paris, pour me rendre en toute hâte chez ma mère... Il était huit heures du soir; cette nuit d'été rayonnait de mille étoiles. Je ne sais quelle ville incroyable, en ce moment, j'avais sous les yeux, dans quel tumulte et dans quel bruit, dans quelle tempête et dans quels périls. Tout hurlait, criait, transportait, menaçait et déclamait! Le Palais-Royal était soulevé par Camille Desmoulins! Chaque feuille empruntée à ses arbres devenait une cocarde et chaque écho devenait une menace aux carrefours; sur chaque place et sur tous les seuils, en voiture, à cheval, sur les bancs, sur les chaises des jardins, au balcon des maisons, sur la borne et dans l'échoppe, on trouvait, à cette heure, des énergumènes qui faisaient entendre éternellement des cris de mort. Les citoyens s'assemblaient autour de ces forcenés et les écoutaient bouche béante; on eût dit des Italiens réunis, par un beau clair de lune, autour d'un improvisateur favori; les rues étaient pleines de gardes nationaux et de soldats, les corps-de-garde étincelaient de feux sinistres, les chevaux des officiers traversaient la ville en piaffant; tel était l'aspect général, une inquiétude immense, un malaise incomparable! Ainsi j'allais, comme on va dans un rêve... Et, dans ma course, il survint plusieurs accidents qui me parurent de mauvais présage: je heurtai, en marchant, un homme qui remettait la boucle de son soulier; cet homme avait les traits du roi; au coin d'une rue où je voulus appeler un fiacre, le cocher se retourna pour me dire qu'il était retenu, cet homme... ô vision! ressemblait au comte de Fersen; un postillon passa, solidement assis sur son cheval... je crus reconnaître un écuyer de la reine, M. de Valory. Cependant, je me dirigeais toujours vers les Tuileries surveillées, torturées, espionnées, fermées. Aux approches du palais, je rencontre une femme d'une taille élégante et d'une noble démarche, elle baissait la tête, elle donnait le bras à un jeune homme... elle allait tremblante... et malgré moi, je hâtai le pas pour la voir... Tout à coup passe au galop un grand carrosse, entouré de gardes et de laquais. Les laquais portaient des torches brûlantes, comme autrefois la livrée au devant du carrosse du roi!...
Ce carrosse... il ramenait, en grand triomphe, aux Tuileries, M. de Lafayette... et cette femme inconnue, allant seule à travers la rue ameutée... O misère!... et pensez si j'eus peur... je reconnus à son orgueil, à l'éclair de ses yeux, à la majesté de sa démarche... Oui, je reconnus la reine!... Elle était libre... elle allait dans la ville...
Eh quoi! toute la cour vagabonde? Eh! quoi! le roi et la reine dans les rues de Paris, à l'heure de leur sommeil! Est-ce veille ou songe?
Et tout à coup, poussant un grand cri:—Et la comtesse Hélène. Et ma mère, où sont-elles? qu'en a-t-on fait? Qui les défendra sinon moi, le fils et le cousin? Et je me précipitai dans les cours du château.
La sentinelle me demanda où j'allais?
—Je vais, lui dis-je, au pavillon de Marsan, chez madame la douairière de Wolfenbuttel.