Ce remède indiqué par Castelnaux me fit peur.—De grâce, un verre d'eau pour ma mère, un peu d'air, je la sens qui revient, et si vous voulez nous aider, nous pourrons partir; il est temps de partir; le jour vient, dans une heure nous sommes perdus!
Il sortit. J'entendis ma mère qui m'appelait.—Où sommes-nous, me dit-elle d'une voix faible, et pourquoi ne fait-il pas jour?—Nous sommes dans la maison d'un médecin, ma mère, et le jour va bientôt venir.
La cuve d'airain répétait chacune de mes paroles; ma mère se retourna à ce bruit; et fatigués que nous étions tous les trois, nous nous trouvâmes alors, sans nous en douter, autour du baquet de Mesmer, attendant le retour de Castelnaux.
Debout, machinalement appuyés sur les bords de la cuve, nos idées n'allèrent pas plus loin que l'heure présente. La fatigue, la terreur, la nuit, nous retenaient à cette place, autour de cette cuve reluisante autant que l'or. Peu à peu je m'abandonnais aux visions qui voltigeaient informes et sans bruit, entre les mille branches d'airain croisées les unes sur les autres, sur les bords de ce gouffre, au fond du gouffre, au-dessus du gouffre, assemblage inouï d'ombres légères, de bruits étranges, écho mouvant qui eût répété les battements du cœur.
L'âme entière, abandonnée, séduite à ces harmonies invisibles, se plongeait dans cette vague obscurité. Bientôt je cherchai à découvrir Hélène... Elle ne parlait pas, mais je sentais qu'elle était fascinée et que son regard plongeait où plongeait mon regard! Chère âme, en ce moment elle cherchait mon âme; à cette heure et dans cette muette contemplation il se formait entre elle et moi une union inexplicable et certaine. Oh! si Mesmer eût été là, donnant la chaleur à l'airain, faisant jaillir la flamme électrique de ce fer, à présent refroidi... si la foule eût entouré le baquet magique de ses mille regards, de ses mille espérances, de ses mille terreurs; si à chaque nouveau venu, il nous eût été donné de comprendre enfin qu'un nouveau malade arrivait pour partager avec nous son malaise; et si l'imagination, vague désir, et la peur, sa plus puissante compagne, eussent présidé à ces enchantements; si j'avais ignoré qu'Hélène était près de moi dans l'ombre, et qu'au milieu de la foule muette, au milieu de ces soupirs qui s'élèvent et qui s'abaissent en cadence, au milieu de ce monde confus, pêle-mêle, malade, et blasé, crédule aussi, j'eusse pu deviner à son soupir, à son regard, aux parfums de sa robe, à ses frissons, la femme inconnue... et ma maîtresse que je cherchais depuis si longtemps; à coup sûr, guidé par le sixième sens, et le suivant dans le sentier lumineux, si j'avais pu la saisir dans l'ombre, et réclamer tous mes droits, acquis dans le bal... si j'avais pu toucher seulement sa lèvre de mes lèvres, et la prendre enfin dans la foule: ô bonheur! ô miracle! ô Mesmer!
En ce moment de peine et de doute, aussitôt j'aurais reconnu ton pouvoir, j'aurais proclamé ta science en appelant Mesmer mon sauveur. Ce qui est vrai, c'est que malgré moi je fus soumis à une puissante fascination. Le regard tendu, et cherchant au fond du baquet des restes de magnétisme à mon usage, il me sembla que je trouverais une explication à tous ces mystères! Je voulais retenir à mon profit quelques-uns de ces violents plaisirs, qui donnaient aux corps tant de secousses. Je cherchais, dans cette solitude, une part du drame accompli dans ces ténèbres. À force d'attention, je tombai dans une rêverie étrange, le rêve magnétique s'empara de mon âme; ainsi j'allai de la terre au ciel, du rire aux larmes, de l'espérance à la terreur; j'entendis des voix célestes et des hurlements d'enfer; dans le fond de la cuve où s'agitait mon rêve, mon rêve se nouait et se démenait comme ferait un ballet de l'Opéra joué en grand costume, et sérieusement, dans la nuit profonde, et quand le lustre est éteint.
Ah! ce siècle était un siècle infini de paradoxes tels que jamais le monde autrefois n'en avait vu! Il faisait du sophisme à propos de tout; sophiste à propos des maladies de l'âme, il crucifie une femme pour démontrer un Dieu! Sophiste à propos des maladies du corps, il invente un sixième sens pour n'avoir plus à s'occuper des cinq autres. Triste condition de la religion et de la science en cette France au désespoir!.. D'abord sujets féconds en moqueries indestructibles, puis enfin parodiées l'une et l'autre, jusqu'au crime, à l'absurde, et jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien, pas même le nom!
CHAPITRE VI
Le retour de Castelnaux me rendit à moi-même; en ce moment ma mère allait mieux; notre voiture, grâce à Castelnaux, était à la porte.—Partez, nous dit-il, il est temps; à présent, s'il y a un Dieu dans le ciel, la reine est sauvée, et la révolution a perdu sa proie... Et demain le faubourg Saint-Antoine n'aura plus de lit royal à fouiller avec ses baïonnettes, plus de têtes royales à souiller de son bonnet rouge; demain les mégères des faubourgs ne souilleront plus les chastes oreilles des enfants de Marie-Antoinette avec leurs propos de mauvais lieux et leurs blasphèmes de carrefour; à présent la royauté est sauvée! Allons, partez, vous ne courez plus le danger de mettre l'ennemi sur ses traces; partez, le peuple va se réveiller dans une heure... et je veux assister à son réveil.