Nous assistions, sans nous en douter, au dernier effort du dix-huitième siècle pour croire encore à cette religion chrétienne, qui avait fait toutes les destinées de la France. En ce lieu, plein de ténèbres, ces hommes et ces femmes, ces malheureux parodistes étaient les seuls chrétiens que la France eût gardés, ils étaient les seuls croyants que le doute eût épargnés sur son passage. Étranges chrétiens, qui démontrent la divinité de leur Dieu par le cadavre d'une femme attachée à une croix! Étrange foi, qui se rattache à ces preuves toutes matérielles! Digne résultat de tant de sophismes!.. de tant de miracles! Voilà une femme appelée en témoignage de la divinité, d'un Dieu. Que si cette femme eût faibli, si seulement elle eût appelé à son secours le vinaigre et le fiel, c'était fait de l'Évangile dans le cœur des assistants!

Il y eut un moment de cette affreuse scène où ma jeune compagne poussa un grand cri.

Ce cri réveilla ma mère. À son premier regard, ma mère découvrit cette croix noire, attachée au mur blanchi, et sur cette croix ce cadavre, au bas de ce cadavre le cierge qui vacillait dans la main de l'enfant de chœur.

Elle se mit à fuir en appelant l'exorcisme à son aide... elle voyait l'enfer!

Elle serait tombée avant que j'eusse pu la rejoindre, elle se serait brisé le crâne contre le pavé; mais l'espion se détachant de la muraille, elle tomba évanouie entre ses bras...

—O ma mère! m'écriai-je, sentant que ses mains étaient froides; puis me retournant vers son étrange sauveur, je reconnus le fou de la reine...

Il tenait dans ses bras ma mère évanouie; il me reconnut, d'un regard, et sans mot dire, il marcha devant nous, portant ma mère; Hélène et moi, nous le suivions sans parler.

Nous arrivâmes ainsi à une maison peu éloignée, et dont la porte basse était entr'ouverte. Castelnaux entra le premier; tout était sombre. Un tapis moelleux était étendu sur l'escalier; d'invisibles parfums, à peine entré dans ce lieu, vous saisissaient; d'invisibles échos répétaient vos pas dans un vide invisible; des ombres erraient sur les murs, comme en un miroir, les plafonds étaient chargés de figures mystérieuses qui, dans la nuit, semblaient gigantesques; l'appartement était vaste, à peine éclairé de ce pâle crépuscule du matin, qui n'est plus la nuit, qui n'est pas le jour; c'étaient partout, dans ce lieu, des lustres éteints, des miroirs voilés de gaze, des siéges de soie, des peintures bizarres. Castelnaux déposa ma mère contre un meuble inconnu, qui répétait les paroles et jusqu'aux soupirs de cette épouvantée... Il y avait, en ces ténèbres, une horrible et mystérieuse confusion!

Nous étions seuls. Castelnaux appela du secours: l'instrument d'airain lui répondit par un sourd gémissement, il ne vint personne et pas une lumière ne brilla, pas une porte ne s'ouvrit, pas une voix ne se fit entendre... À la fin, ma mère reprenait ses sens: je sentis le sang revenir à sa joue, et le battement à son cœur.

—Personne ici! dit Castelnaux, personne pour porter secours à une femme évanouie, en cette maison qui guérissait tous les maux! Où est-il donc allé, le grand médecin? Qu'est-il devenu l'infaillible et le guérisseur? Autrefois, cette salle était pleine de malades de tout rang et de tout sexe; autrefois, la santé planait au sommet de ce plafond solennel; hier encore, aux bords de cette grande cuve d'airain vous eussiez trouvé des consolations pour toutes les douleurs, des parfums pour les maux de l'âme, un feu caché pour les maux du corps!... Puis, voyant ma mère ouvrir les yeux enfin, il prenait ses deux mains et les plaçant sur les bords de la cuve:—Ne sentez-vous pas, Madame, une force nouvelle? Votre âme n'est-elle pas remise de toutes ses secousses? Penchez-vous, disait-il, penchez-vous sur cet abîme. Il est très-vrai que moi qui vous parle, je suis entré malade ici, j'en suis sorti guéri!