Je dis à Hélène:—Il est impossible d'aller plus loin, ma mère est accablée... attendons sur cette borne jusqu'au jour, nous ne trahirons pas le chemin de la reine... elle sera sauvée... au petit jour, et déjà bien loin de ses géôliers.

La rue était étroite. À la porte d'une maison de peu d'apparence il y avait un banc de pierre, où je les fis asseoir... je me tins debout dans l'angle de la porte; ainsi nous étions dans l'ombre! À quelques pas, du côté opposé, se tenait notre espion, immobile, et dans l'ombre aussi!

La nuit était profonde et le silence était terrible... Serrés tous les trois l'un contre l'autre, nous attendions.

Tout à coup, à travers les fenêtres de la maison opposée, à l'instant le plus grand de notre découragement, une étrange apparition attira nos regards. Une vive lumière vint à frapper sur cette fenêtre, et dans l'appartement ainsi éclairé, nous vîmes entrer plusieurs figures d'une apparence triste et pensive qui se placèrent à genoux contre les murailles.

Quand ces personnages furent à genoux, un enfant alluma le lustre attaché au plancher de la salle, et cette scène lugubre fut éclairée à la façon d'un spectacle qui se serait donné pour nous seuls.

À la première lueur de la fenêtre, Hélène et moi nous avions regardé de toutes nos forces cette scène nocturne; ma mère tenait toujours la tête baissée. Inquiet de ce que nous allions voir, je portais mes regards de cette scène étrange à ma mère, et bientôt, quand nos yeux, habitués à cette obscurité éclairée, purent distinguer les objets, nous aperçûmes toutes ces ombres à genoux, hommes et femmes, prêtres en surplis, jeunes filles en robes blanches qui priaient et se frappaient la poitrine. À la fin, s'ouvrit une porte latérale, et nous vîmes sortir de cette porte un vieux prêtre qui traînait une croix de bois; cette croix était noire et massive, et le vieux prêtre avait peine à la traîner. Quand la croix fut posée au milieu de l'appartement, l'enfant passa au prêtre son surplis; le prêtre à genoux, on alluma un cierge, on apporta l'eau bénite, on apporta les clous et les clous furent bénits. Quand tout fut préparé, la même porte latérale s'ouvrit de nouveau; cette fois la victime venait après l'instrument du supplice. Deux femmes âgées conduisaient, appuyée sur leurs bras, une jeune fille aux yeux hagards. La victime était de petite taille, à la tête penchée, au sourire grimaçant; ses épaules étaient couvertes de longs cheveux, ses pieds étaient enveloppés de linges sanglants; elle tenait ses deux mains jointes; une force surnaturelle s'empara de ses sens, quand elle vit la croix et les clous. À cette vue, elle se leva par un mouvement convulsif, elle marcha seule, elle grandit de deux coudées; elle arracha elle-même ses charpies (ses pieds saignaient encore du supplice de la veille), elle se coucha sur la croix, levant la tête, et croisant ses pieds l'un sur l'autre, étendant les deux bras, ouvrant ses deux mains, deux mains sanglantes... en cette posture elle attendait; elle se tenait patiente et résignée... elle aussi:—Je sauverai le monde à force de douleurs.

Voici ce qu'on lisait dans son regard, fasciné par le jeûne et la mortification.

Je m'assurai, d'un coup d'œil rapide, que ma mère avait toujours la tête penchée; et, plein de fièvre, je reportai mes regards vers ce drame épouvantable, dont la réalité me paraissait douteuse, en dépit du témoignage de mes yeux. Hélène s'était levée de son siége, elle se tenait debout, pour mieux voir.

Horrible nuit! La croix, le prêtre et la victime étendue; ici, les assistants immobiles, nous dans la rue, et ma mère endormie, et, là bas, l'espion immobile qui nous regarde, éclairés par le reflet de la faible lumière... et je revenais toujours à ce chapitre en action de la Passion de Notre-Seigneur.

La victime était prête. Alors le vieux prêtre s'approcha d'elle; il baisa ses pieds et ses mains avec le respect du moribond qui baise les sept plaies du Christ. En même temps l'enfant lui présente un marteau de fer sur un plat d'argent. Le marteau enfonce un grand clou sur les pieds, un clou entre les mains de la victime... Et le clou sépara les chairs, écarta les tendons, pénétra les os, le sang coula sur le sein de la crucifiée! Et là, crucifiée, elle était attachée à la croix... l'œil gonflé, les joues pendantes, le sein qui bat, le cou parsemé de veines bleues, la tête expirante... ô profanation!