—Madame, repris-je, agréez tous mes services. Ma chaise de poste m'attend à la porte Saint-Denis; quel que soit le chemin qu'aient pris Leurs Majestés, nous pouvons arriver presque en même temps à la frontière. Allons, venez, ma mère; et venez, ma cousine, allons, rentrons dans notre heureuse, notre paisible Autriche, et fuyons ce volcan, il finira par tout engloutir.

—Rejoignons la reine! Allons à notre œuvre! à notre devoir, Monsieur, reprit Hélène, à côté de la reine est ma patrie; votre patrie, à vous, c'est votre mère; en ces périls pressants, soyons à la hauteur de tant d'infortunes, n'oublions jamais, vous ni moi, notre devoir.

Ma mère était agenouillée à son prie-Dieu! Elle fit une humble prière, et se releva pleine de courage... Les deux femmes se revêtirent d'un mantelet noir, elles se cachèrent sous de vastes chapeaux, et, me prenant le bras, les voilà qui s'abandonnent à tous les hasards.

Quand j'eus au bras ces deux femmes qui m'étaient si chères, que je les sentis à mes côtés, éperdues et tremblantes, la ville me parut beaucoup plus sombre et plus menaçante. La nuit s'épaissit à mes yeux, et je marchai dans ces rues, presque au hasard. Hélas! ma pauvre mère, à pied, à cette heure, elle s'abandonnait, pour la première fois de sa vie à ma conduite, et Dieu sait, malgré tant d'angoisses, si j'étais fier de l'emporter!

À ma droite et s'appuyant à peine à mon bras, marchait ma cousine Hélène. Bien plus que ma mère, elle avait la conscience du danger que nous courions. À chaque instant elle prêtait l'oreille; on eût dit que Paris se réveillait en sursaut et que la grande voix du peuple ameuté se démenait autour de ce palais déshonoré dont il avait fait une prison!... Quelquefois Hélène hâtait le pas, comme si nous eussions été poursuivis. Ce fut un horrible, un dangereux moment! Ma mère allait à peine, Hélène aurait voulu courir; j'aurais voulu porter ma mère, et courir avec Hélène! O fatale, ô fatale nuit!

Nous avancions, peu à peu, jusqu'à la porte Saint-Denis; nous avions déjà détourné plus d'une rue; à la lueur du réverbère, Hélène aperçut un homme qui nous suivait, enveloppé dans un large manteau.

Il nous suivait, rasant la muraille; où nous allions... il allait: nous faisions halte, il s'arrêtait. Nous allions à gauche, il était à gauche: on eût dit une ombre impassible qui suivait tous nos mouvements, avec le sang-froid et le silence d'un espion qui tient sa proie. À cette vue, il me sembla que nous étions perdus.

Je regardai ma mère qui se traînait à peine, n'ayant aucune idée du danger que nous courions; Hélène, avait l'œil fixé sur l'homme au manteau noir, elle tremblait autant que moi.

À la fin, elle me dit tout bas:—Si nous allons plus loin, nous trahissons la reine... On nous suit, prenez garde, changeons de route,... à coup sûr, nous sommes épiés!

Je sentis en même temps que les forces de ma mère l'abandonnaient.