Pour moi, quand ma mère et ma cousine furent retirées dans leur chambre à coucher, je revint sur la porte de l'auberge où je me mêlai à cette vie active, exaltée et violente. En vain, ce soir-là, vous eussiez cherché autour de l'auberge et dans l'intérieur de l'auberge une scène de repos et de gaieté; à l'intérieur, tout était morne et sombre; les fourneaux étaient éteints, les tables étaient dégarnies, aucune voix de buveur ne s'élevait dans l'enceinte, attristée et déserte; au dehors, sous le brouillard si joyeux naguère, on n'entendait ni chansons ni gaieté; du silence encore, ou bien, plus effrayant que le silence, un perpétuel chuchotement, des rires énigmatiques, des regards pitoyables. Les hommes, grands politiques, dissertaient tout bas avec émotion et chaleur; les femmes, animées comme à un conte plein de terreurs, se montraient du doigt la grande route. Elles avaient vu passer, sur le midi, l'énorme voiture; elles avaient donné à boire au joli enfant; elles avaient vu les pauvres du chemin tendre une main reconnaissante à la belle dame, qui leur avait fait l'aumône; elles avaient vu tout cela, les femmes, et elles avaient compris qu'il y avait fuite et douleur, qu'il y avait bienfaisance dans ce carrosse; elles avaient vu des femmes tremblantes, une jeune fille timide, un père de famille résigné, un jeune enfant insouciant et joueur. Pauvre enfant! c'était la dernière fois qu'il allait dans les champs; il saluait la foule heureuse; il tendait sa joue aux bonnes femmes, ses mains aux arbres du sentier, son regard bleu au ciel bleu; elles avaient vu tout cela, les femmes, elles avaient compris ces misères, ces malheurs, ces tendresses, et, les larmes dans les yeux et dans le cœur, elles avaient prié pour cette fuite, elles avaient embrassé leurs enfants avec plus d'amour; elles avaient souri à leur pauvre chaumière, au mur tapissé de lierre, à la vigne grimpante, au pigeon familier qui s'abat sous les tuiles comme un familier génie. Elles comprenaient tes douceurs, ô sainte pauvreté du travail et du toit domestique! elles savaient que le Louvre était vide, Trianon fermé, Saint-Cloud garni de canons; elles se disaient que l'air, la campagne et l'ombrage des forêts, la clarté du ciel, les eaux limpides, les fleurs, la vie et la liberté, manquaient au roi, à la reine, à sa sœur, à leur fille, à leur fils, le petit dauphin.

La France, en ce moment suprême, appartenait aux indicibles angoisses d'une nation sans présent, qui renonce au passé, et qui doute de l'avenir. C'est une singulière épouvante pour les peuples si longtemps gouvernés par des intelligences honnêtes et par des pouvoirs réguliers, que d'attendre une chose qui ne vient pas, fût-ce la peste ou l'anarchie! Et quand enfin le silence et la peur se sont emparés de cette nation malheureuse, quand elle est là sur sa porte, oisive, inquiète, attristée, et voyant passer à chaque instant des bourreaux et des victimes; quand chaque jour son cœur s'endurcit à l'aspect des crimes et du sang, il arrive alors qu'elle se sépare en deux fractions bien distinctes: les faibles qui agissent et les forts qui souffrent; les faibles qui plongent leurs mains dans le sang des innocents, et les forts qui tendent la tête; les faibles qui insultent la royauté qui passe et la couvrent d'injures; les forts qui pleurent sur sa destinée et qui, l'ayant accompagnée au pied de l'échafaud, meurent sur sa tombe vide, en voyant au loin ses ossements dispersés.

Ah! s'il y a de la gloire, enfants, pour ceux qui pleurent, pour ceux qui souffrent, pour les héros de la foule osant saluer, quand la royauté passe en traînant ses fers, pardonnons aux criminels leur faiblesse; hélas! elle portera sa peine assez vite. Ainsi j'étais, moi, pendant cette soirée, à la porte de l'auberge, attendant des nouvelles que j'aurais pu dire à tout le monde. En ce moment, j'avais besoin de consolation et de pitié, donc je laissai les hommes à leur faiblesse, et, content de moi, je fus m'asseoir parmi les rouets et les travaux à l'aiguille, à côté de ces femmes fortes et pitoyables, qui n'avaient vu passer ni le roi ni la reine. Elles avaient vu passer un famille d'exilés: père, mère, enfants, et maintenant, charitables et chrétiennes, elles faisaient des vœux dans leur âme, pour que cette famille eût le bonheur de l'exil.

Dans ces alternatives de pitié, de terreurs, la soirée avançait. Tout entier à mes inquiétudes, j'avais fini par ne plus faire attention à ce qui se passait autour de moi; d'ailleurs les habitants du petit village, un instant distraits par tant de bruits étranges, étaient rentrés, l'un après l'autre, en leur logis, et dans leurs habitudes ordinaires. L'intérieur de ces maisons s'éclairait peu à peu; le villageois, voyant son troupeau revenu à l'étable, rentrait à la maison; le repas du soir arrachait les hommes à la politique en plein vent; l'enthousiasme et l'émotion de la journée, alors s'abaissant peu à peu, les femmes, les enfants, le coin du feu, reprenaient leur influence accoutumée; à cette heure enfin, les jacobins les plus forcenés du village étaient redevenus d'honnêtes laboureurs très-disposés à l'indulgence pour tout le monde et même pour les rois malheureux.

Si vous saviez combien c'était un pays calme et réglé, la France! ancienne et poétique patrie où vivent en chrétiens des hommes simples et bons! Chaque heure, en ce vaste royaume, était une heure de travail; le royaume s'endormait à la même heure, il se réveillait, il priait à la même heure! Trente millions d'hommes passaient leur vie à l'ombre d'un château ou d'une abbaye; la cloche de leur baptême était aussi la cloche de leurs funérailles. On parle beaucoup de l'esprit de la France, en fait de bel esprit à cette époque... il n'y eut jamais en France que Paris même; et, non-seulement Paris avait gardé tout l'esprit, mais encore (et comme cela était juste) tous les vices de la France et tous ses vertiges; la France ne se perdit que le jour où Paris eut trop d'esprit. Alors il jeta son superflu sur les provinces, et la contagion gagnant les extrémités... tout fut perdu.

Resté seul, assis, je suivais, non sans intérêt, le mouvement de ces populations soumises encore à leurs modestes habitudes domestiques. Je voyais les groupes se dissoudre et les curieux les plus animés s'éloigner lentement; j'entendais la sonnette et le bêlement des troupeaux; je prêtais l'oreille au bruit de la fontaine jaillissante, dont le murmure étouffé par les clameurs de la foule reprenait sa mélancolie. Aussi bien, grâce à la nuit, la campagne et le village avaient retrouvé leur calme et leur charme; on respirait de nouveau la paix des chaumières; le pain cuisait au four banal; les grenouilles du fossé défiaient le maître du château voisin; l'auberge même avait retrouvé le mouvement, l'activité; les fourneaux s'allumaient, les chiens hurlaient, les buveurs chantaient; la vie, un instant suspendue, arrivait et s'emparait de ce monde villageois. Hélas! ce fut un grand malheur pour le repos de ces campagnes, quand le malheur des temps fit passer sous leurs yeux attristés ces exils, ces crimes, ces douleurs; quand on les rassasia soudain de pitié, d'héroïsme et de terreur!

Tout à coup j'entendis dans le lointain, venant à nous, du côté de Paris, les grelots d'un cheval, le bruit du fouet et la voix du postillon qui demandait des chevaux.

Le postillon et le voyageur qu'il escortait s'arrêtèrent devant la porte de l'auberge; et le postillon descendit, le voyageur restant en selle, en criant: un cheval! un cheval!

Le postillon vint lui dire que depuis trois heures la poste ne donnait plus de chevaux à personne, en preuve il me montra du doigt, tranquillement assis à la porte, et regardant le voyageur d'un air curieux.

Ce voyageur, c'était Castelnaux. À ma vue il se jetait en bas de son cheval, il vint à moi, et les bras croisés:—Toujours Allemand! me dit-il, toujours couché, assis, patient, patient sur des ruines, patient sur un volcan qui brûle! Et vous ne demandez pas ce que fait Paris à cette heure?... à cette heure il est en route, il s'agite et se démène, insultant le ciel et les hommes, marchant à grands pas sur les traces de ses victimes; Paris, c'est l'ogre aux enjambées de sept lieues!... vous, cependant, vous l'attendez tranquillement à cette porte! et vous espérez que la ville aux cent mille têtes va passer devant vous, dans l'ordre d'une sainte procession des quatre-temps! Ah! si vous l'aviez vu comme je l'ai vu, moi qui vous parle, s'éveillant en sursaut, ce peuple enivré de carnage, et s'arrachant les cheveux de désespoir; tour à tour muet, hurlant, abattu, emporté, frappant ses chefs, aiguisant ses piques, tirant ses couteaux, rougissant ses bonnets, déchirant ses culottes: tête et sang! ruine et feu!...