Si vous l'aviez vu se frappant lui-même au visage et poussant son désespoir jusqu'à sa propre insulte, à coup sûr vous ne resteriez pas ainsi comme un campagnard sur sa porte, et vous ne prêteriez pas si complaisamment l'oreille au bruit lointain du torrent; le tonnerre approche, il arrive en hurlant, en brisant... Mais quoi! vous n'êtes qu'un Allemand, sans passion, sans amour, sans crainte. Or vous ne savez pas un mot des destins de la reine! vous ignorez si elle a touché la frontière, elle et son mari et ses enfants, et je suis sûr que vous allez dormir, cette nuit, d'un sommeil allemand! Puis se tournant vers les écuries:—Un cheval! criait-il, un cheval, ma vie entière pour un cheval! un cheval, messieurs! un cheval à moi, homme du peuple, un cheval à moi, qui suis républicain! un cheval à moi, aide de camp de Marat, cousin de Robespierre, ami de Danton, le valet du bourreau! Un cheval à moi, qui poursuis les traces de ce scélérat de Capet... un cheval, citoyens! il faut que j'arrête au passage ce tas de brigands, et que je vous les ramène pieds et poings liés; un cheval! je vous ramènerai, demain matin, la reine; alors vous vous assemblerez sur vos portes, en haillons; vous vous armerez de haine et d'insulte, vos femmes se mettront derrière vous et vous souffleront mille gentillesses de leur vocabulaire; au milieu de vous, bien foulés, je promènerai lentement la reine, et bien lentement... pour que chacun la couvre de boue à plaisir..... vous verrez, ce sera drôle, et pour que vous ayez tout le temps de la voir, je veux mettre un cheval décharné à sa voiture: le chemin sera long, soyez-en sûrs; une injure à chaque pas, à chaque tour de la roue une torture. O mes bons villageois! fiez-vous à moi: je suis un brigand!—Un cheval! et pour prix de ce cheval, vous insulterez la reine à votre aise une heure de plus que ceux de Varennes, de Sainte-Menehould, que ceux d'Épernay et de Dormans; vous serez traités comme le faubourg Saint-Antoine, et ni plus ni moins, citoyens laboureurs! Mais un cheval! par pitié, un cheval!
Je suis un scélérat, voyez-vous, je déteste les aristocrates; j'ai marché sur le crucifix avant de partir; je suis entré le premier dans la chambre de la reine; et c'est moi qui hurlais dans la cour, le jour de Versailles: Plus d'enfant! Le jour où l'on a voulu l'assassiner, c'est moi qui l'ai mise en joue, et c'est moi qui ai manqué tuer pour elle madame Élisabeth de France. Il y a sur mon bonnet du sang des suisses et des gardes du corps; c'est moi qui écrivais les biographies et les pamphlets venus d'Angleterre; oui, je suis un biographe à telle enseigne que j'ai volé le collier de la reine.
Voulez-vous tout savoir, messieurs? je vais tout vous dire, à condition que vous me donnerez un cheval; je vous dirai mon nom et vous verrez que je suis un pur, messieurs, et vous verrez si je veux trahir la bonne cause; écoutez mon vrai nom et qui je suis; mais, de grâce, donnez-moi un cheval! un cheval! un cheval à Philippe Égalité! Et Castelnaux, disant ce nom formidable, recula épouvanté de ce qu'il avait dit.
Les cris de cet homme, ses prières, ses larmes, sa voix émue et son geste animé, tout le bruit qu'il faisait, attirèrent à lui toute l'auberge.
On se pressait autour de Castelnaux, les uns avec admiration, les autres avec défiance!... Il n'écoutait rien et ne connaissait personne; il se fût élancé à pied sur la route, s'il avait pu marcher!
CHAPITRE VIII
Cependant trois nouveaux venus étaient entrés dans l'auberge, à la faveur du bruit, sans avoir été aperçus; Castelnaux criait encore: «Un cheval! un cheval! Un cheval à moi! Philippe Égalité!» quand l'un des trois hommes le frappant sur l'épaule:—Pourquoi donc un cheval à cette heure, Monseigneur? lui dit-il d'un air sérieux et affligé.
Castelnaux se retourna au son de cette voix si connue. Et voyant Barnave, il pâlit, il s'appuya contre la table.—«Voici le peuple; allons, tout est dit, tout est perdu!»
Puis se retournant vers la foule avec la lenteur d'un homme qui prend un parti violent, mais nécessaire:—Assez de mensonges comme cela, dit-il, respectez-moi, messieurs, et ne m'obéissez pas; je ne suis pas Philippe Égalité.