—Cependant tu m'avoueras, Joseph, dit-il à Barnave, qu'un pareil mensonge était fait pour obtenir un cheval!

Il prit la main de Barnave et la mienne; il nous entraîna tous les deux hors de l'auberge; il nous mena en silence sur le seuil de l'écurie, et quand il se fut assuré que nous étions seuls:—«Écoute, ami Joseph, dit-il à Barnave, ô Joseph! mon ami, mon fils, toi que j'ai tant aimé, je ne veux pas te faire de reproche. Tu étais un honnête homme, et tu te conduis comme un scélérat; tu pouvais te couvrir de gloire, et te voilà dans l'infamie! un peu de courage, et tu sauvais le trône! hélas! tu ne l'as pas voulu! mais pardonne aux reproches d'un insensé!

Qui suis-je, pour te donner des conseils, pour te faire des reproches? Tu sais bien que je suis un fou, comme cela est convenu; je suis un fou, tu es un républicain, et il n'y a rien de commun entre nous deux que mon amitié pour toi, et ta pitié pour moi. Tu sais bien que nous sommes amis, que nous avons été rivaux un instant... Oh! ne te fâche pas! Je ne t'en veux pas, Joseph!

Tu es un noble rival, ma jalousie était absurde, enfin tu n'as pas voulu faire un si grand mal à ton pauvre ami Castelnaux; tu n'as pas voulu te faire aimer de la femme qu'il aimait. Au contraire, ami Joseph, tu l'as persécutée et tu as déclamé contre elle, en la couvrant d'humiliations; à présent qu'elle fuit la prison dure, et qu'elle est arrêtée à vingt pas de son pays natal... c'est toi qui la ramèneras dans sa prison, et tout cela tu l'as fait, Joseph, pour rassurer Castelnaux, bon Joseph! Mais aussi Castelnaux est reconnaissant, il t'aime, il t'honore, il ne t'adresse plus qu'une prière, une seule. Eh! oui, si tu es vraiment du peuple, ami, tu prendras pitié de moi, pauvre malade, et tu me laisseras partir! si tu es vraiment roi aujourd'hui, protége-moi, je suis ton sujet, Joseph!

C'est bon à toi, mon ami, de t'arrêter et de prendre un moment de repos, toi qui n'aimes plus rien, tu es un Stoïcien, un Brutus, un républicain de Plutarque, et tu frapperais tes enfants à mort, si tu avais des enfants, Joseph! Gloire à toi! mais moi je suis un fou, je tremble et je pleure; et je ne saurais me reposer ni dormir. Il y a là-bas, écoute bien cela, Joseph, il y a là-bas, au delà de la frontière, une femme que j'aime et qui m'attend, et qui ne saurait partir sans m'avoir avec elle. Ainsi laisse-moi partir, je vais la rejoindre au delà du fleuve allemand.

Barnave ici fronça le sourcil:—Plût à Dieu, dit-il, ah! plût à Dieu que la reine eût passé le Rhin!... Après un silence, il ajoutait à voix moins haute:—Elle est prise, elle est arrêtée, elle est à nous, la reine, elle sera ici demain.

—O Barnave! ô Barnave! ayez pitié de moi, s'écria le pauvre fou, laissez-moi partir! que je la voie!

Une fois encore, oh! faites cela par pitié! Que la reine heurtée, écrasée et jouet de la foule, ait du moins un ami à voir dans cette foule. Oh! faites cela! Que ses yeux, au milieu de ces regards flamboyants, trouvent des yeux remplis de larmes! que son sourire au moins rencontre un sourire! que ses oreilles, au milieu des blasphèmes, entendent une prière, un cri de pitié dans ces accents de mort! Dieu protége la reine!

Ayez pitié d'elle et de vous!... Il faut absolument que j'aille au-devant de la reine. Qu'elle retrouve au moins son pauvre fou, cette femme seule, abandonnée au désespoir, et qui n'a pas même un chien pour la défendre ou pour la consoler. Voyez, Barnave! et si, durant la route, une longue route, la pauvre reine n'a pas une consolation, elle mourra; vous ne la verrez plus; vous perdrez cette belle proie... Or, si vous m'envoyez au-devant d'elle, en me voyant dans la foule, elle pensera que tout n'est pas perdu, qu'elle a encore des amis: elle saura qui chercher sur le chemin. Elle m'aura vu, moi, toujours moi, la regardant. Esclave et reine, prisonnière et libre, Dauphine et fugitive, c'est toujours Castelnaux qu'elle a vu le premier dans son triomphe et dans son abaissement, dans sa douleur et dans sa joie... Et puis, elle est faite à moi: je suis l'astre autour duquel elle tourne. Elle a commencé par détourner sa vue à mon aspect...

Un fou qui la dévorait du regard, qui était toujours à ses pieds et qui la suivait toujours!... Cependant elle m'a souffert par pitié; elle n'a pas voulu me faire mourir en me chassant de sa vue, elle s'est faite à ma vue à force d'être moins heureuse, et elle m'a trouvé plus supportable, enfin elle m'a cherché quelquefois, tant elle était malheureuse! Puis ses amis l'ont quittée; ils ont eu peur; ils se sont sauvés, les lâches! Puis elle a forcé madame de Polignac de partir: elle est restée abandonnée; alors étant seule elle a cherché Castelnaux du regard, et toujours elle a trouvé Castelnaux; puis le peuple est entré chez elle, il en a fait une prisonnière, il l'a ramenée à Paris violemment; alors au milieu des têtes coupées elle a vu la tête de Castelnaux, mon regard lui disait: Bon courage!