On n'est pas seule, hélas! quand il y a quelqu'un qui vous aime. On se dit: C'est lui, c'est mon fou! Ça occupe, on sourit, on oublie. Insensiblement on se reporte encore aux temps heureux; on a vu le fou à Versailles, à côté du jet d'eau; la nuit par le clair de la lune, et le matin, par le soleil levant. Ces yeux, pleins de pitié et de respect, sont un miroir où se montre une lueur des beaux jours; c'est une distraction innocente à laquelle on s'abandonne: oui, je suis une des distractions de la reine; oui, je suis son unique soutien dans ses voyages à travers les peuples: laissez-moi partir, laissez-moi la voir! Un cheval! un cheval! un cheval!

En même temps, par la permission tacite de Barnave, il choisit un des bons chevaux de l'écurie; il le sella lui-même, et le cheval fut prêt en un clin d'œil. Castelnaux le flattait de la main: c'était merveille de voir ce pauvre homme hâtant ces préparatifs, et cependant prêtant l'oreille au moindre bruit venu du dehors, au moindre geste de Barnave: il fallait le voir, quand le cheval fut équipé, se glisser le long du mur, comme un voleur, se faire petit lui et son cheval! Arrivé à la porte de l'écurie, il mit le pied à l'étrier, et il allait se mettre en selle, lorsque Barnave le retint:—Notez bien que vous faites ceci contre mon gré, Castelnaux! Je manque pour vous à tous mes devoirs.

—Adieu, Joseph, adieu! Tu es un digne homme, et je vais chercher la reine, et je te la ramène. Adieu, Joseph!

—Dites à la reine que c'est Barnave qui vient au-devant d'elle et qui la ramène à Paris!

Castelnaux se mit en selle; il fit avancer, très-naturellement, son cheval de deux pas; puis, sans affectation:—Mais es-tu seul à venir au-devant de la reine, Barnave! Comment s'appelle le second de tes compagnons? Je veux dire aussi ce nom à la reine, afin qu'elle se rassure un peu.

—Il s'appelle le citoyen Latour-Maubourg, dit Barnave.

Ici Castelnaux fit encore un pas en avant, puis se retournant à mi-corps, et s'appuyant de la main droite à la croupe du cheval:

—Et le troisième nom, Barnave?

À ces mots, le cheval fit volte-face:—Adieu, Barnave, adieu! Ce troisième nom, je le sais; ton chef à toi, misérable, le chef que tu ne nommes pas, il a nom Pétion. Honte à toi, Barnave! ô subalterne d'un Pétion, quoi que tu fasses! Vaincu deux fois, d'abord par Mirabeau, puis vaincu par Pétion! Vaincu dans l'éloquence et vaincu dans le crime! Traîné à la remorque de Pétion! Tremble, et repens-toi pour le ciel, Barnave... À cette heure... tu es perdu pour la terre, et ta mission est achevée! Ainsi sois content, tu as commis tous les crimes que tu pouvais commettre; indigne et déshonoré successeur de Mirabeau, tu avais refusé son joug; tu as courbé la tête sous un joug infâme; tu as trouvé pour maîtres les derniers des criminels; tu étais un homme de parti, tu es devenu un homme de complot; tu étais chef d'une révolution, tu es le courtier d'un émeute. Honte à toi! malédiction!

Malheur à toi!... Je vais dire à la reine, oui, je le lui dirai, que c'est Pétion qui l'attend; encore une fois, la reine ne saura pas ton nom, Barnave; elle saura celui de Pétion... elle a su le nom de Mirabeau... Disant ces mots, il piqua des deux et disparut en criant: Vive le roi!