En ce moment, il me sembla que les cieux venaient de s'entr'ouvrir, tant il y avait de grâce et de pardon, d'espérance et de contentement, dans l'attitude et dans les yeux de mademoiselle de ***. Elle me pardonnait! Elle se pardonnait à elle-même...

—Oh! dit-elle, ô mon époux!... mon cher époux que j'aime!... Mais je ne veux pas, tu ne veux pas tant de bonheur en présence de tant d'infortune... Adieu donc!... Nous nous embrasserons dans le ciel!

Elle suivit Barnave qui l'entraînait... Soudain la foule, obéissante un instant, se referma sur elle et nous fûmes séparés, Hélène et moi, jusqu'au commencement de l'éternité!

J'eus assez de force encore pour remonter avec ma mère dans la chambre de l'auberge... je fus assez courageux pour me mettre à la fenêtre, et bientôt, la tête nue et m'inclinant, comme un courtisan d'autrefois, je le vis passer, ce chariot funeste où ma vie entière était renfermée. O misère! ô douleur! Pitié! Providence! Au fond du carrosse, à la place d'honneur, à côté de la reine était assis Pétion... ce vil Pétion, l'insulte en personne! Il avait la reine à son côté! Il brisait de son sabre à la poignée horrible les bras du petit dauphin! Il avait assis, devant lui, le roi qui saluait la foule! Il heurtait madame Élisabeth! Sur la banquette, à côté du roi, vis-à-vis de la reine, était assis, humble et les yeux baissés, Barnave!... À voir ce Barnave humilié, à voir cette reine auguste et clémente, on eût dit que c'était la reine qui s'emparait de Barnave. O vertu! Majesté! Grandeur! Crime! Impiété! Révolte!... O pêle-mêle abominable, impie! O ce chemin de Varennes, que les siècles les plus pervers n'oublieront pas!

Et tout passa... Roi, reine, enfant, larmes, terreur, soupirs, gémissements, remords, foule hurlante, et prière et pitié, souffrances de l'âme et souffrances du corps... Tout s'évanouit dans cette poussière ardente et tout se perdit dans les abîmes... Ma mère, un instant réveillée en sursaut, fit le signe de la croix, en criant: Vive le roi!... Humble cri qui se perdit dans le ciel! Je m'inclinai en pleurant sur tant de malheurs... Puis, je vis dans le lointain, comme en un rêve... la main de ma cousine Hélène... Elle m'envoyait un baiser.


CHAPITRE XI

Ainsi fut engloutie au fond des abîmes cette monarchie, et cette maison de Bourbon qui n'avait pas son égale sous le soleil! Maintenant que la route était libre, et déjà se repentait de ses violences, je ramenai ma mère en son paisible manoir de l'Allemagne. En passant à Varennes, je revis l'ornière où ma voiture s'était brisée en venant en France! À cette même ornière, hélas! la reine et le roi s'étaient brisés! Qui que vous soyez, parcourez lentement l'espace étroit qui sépare le pont de la ville; les rivages d'Actium, les champs de Philippes, la fertile plaine d'Ivry, ces lieux solennels que consacrent la chute ou la grandeur des empires, n'ont pas, à mon sens, un intérêt égal à l'intérêt que m'inspire encore cette borne fatale, où le petit-fils de Louis XIV s'avoua vaincu et fugitif, où il fut décidé, irrévocablement décidé, que la France, elle aussi, aurait son Charles Stuart. La monarchie, en cette ornière, ne trouva pas une main tendue pour la secourir; moi, j'avais trouvé à cette place le bras et le secours de la jolie villageoise Fanchon. Que dis-je? Elle était assise encore sur le banc de ses noces, son chapeau sur le côté de sa tête, comme si elle m'attendait.

Je n'eus pas la force de lui parler. Je la vis, qui nous suivait d'un regard inquiet et plein de larmes, comme si chaque voiture qui passait sur la route eût dû contenir un roi fugitif. Bonne Fanchon! ce regard de pitié me réconcilia avec elle. En la voyant si triste, j'oubliai sa cruauté envers moi.

Arrivé à la frontière, le Rhin passé, ma mère abattue et muette d'effroi, je résolus d'attendre sur les bords du fleuve des nouvelles de la France et de sa reine, et de son roi. Pensez donc si je suis resté longtemps, attentif aux moindres bruits qui venaient de ce royaume égorgé dans mon château des bords du Rhin!