Je l'aime et je l'honore, ce vieux père aux flots d'azur! C'est le fleuve par excellence, et le fleuve de mon choix. J'ai vu le Rhône, errant et capricieux comme le génie de la France; j'ai vu la Loire, patiente et marchant lentement, comme le récit d'un vieux trouvère de la Bretagne; la Seine aussi a son embouchure royale; mais le Rhin se glorifie à bon droit de ses vieux châteaux sur ses deux rives; de ses villes crénelées, de ses forêts qui le protégent de leur ombre. Ah! que d'années j'ai passées sur les bords riants ou sombres du vieux fleuve allemand! J'y suis encore et j'y veux mourir, pour peu que les guerres et les révolutions me le permettent.
Si c'est l'été, je vais plonger dans l'ombre errante des vieux murs et des tours qui le bordent. Qu'il fait bon chercher sous cette eau plaintive le secret de ces ruines; quelle tâche aimable à suivre au courant du flot ces seuils et ces balcons qui ruissellent et murmurent, et s'éloignent jusqu'au fond de son lit! Si c'est l'hiver, je m'asseois dans la barque des pêcheurs, et je souris à mon fleuve sous le nuage glacé. C'est lui! Je le connais à toute heure, le matin quand il s'éveille, en grondant comme un peuple oisif, et le soir quand il s'endort avec la cornemuse des veilleurs.
Parcourez ses bords. Que de monuments debout encore, et que de champs de bataille, ensemencés déjà! Partout ce sont des moissons ou des cathédrales qui jettent leur ombre à ces champs engraissés par les ossements mêlés des Allemands et des Français. Les flèches perdues dans le nuage, à savoir Cologne, Bonn, Mayence, Worms, Spire et Strasbourg, ces forêts de pierre, protégent toujours le vieux sol, foulé si souvent et si longtemps par les pieds des bataillons. Ces vastes champs de houblon, qui grandissent pour les solennelles orgies des étudiants de l'université voisine, ils ont été parcourus par la révolution française. Le pas des soldats français retentit en ces campagnes, où l'histoire se mêle à la fiction.
Je vois passer... sur la même route, ici, le coursier de Bonaparte et l'attelage aux quatre chevaux d'Hermann et Dorothée. Le même écho m'apporte à la fois les cris de guerre et les sons du clavecin sous la main du maître d'école, ou le bruit des chœurs qui s'interrompent en tombant dans les prés. Toute l'histoire que j'ai vue finir dans ma jeunesse, vieillard, je l'ai vue recommencer sur lès mêmes bords.
Hélas! la tête tranchée de Marie-Antoinette, notre archiduchesse, n'a pas-empêché, vingt-cinq ans plus tard, une archiduchesse, jeune et belle, de passer le Rhin, elle aussi, pour aller chercher en France un trône, un époux, un maître! Ah! vanité du passé! Les leçons du passé ne profitent pas au présent: j'aurais pu avertir cette autre archiduchesse du danger que les reines couraient là-bas, elle ne m'eût pas écouté.... Triomphante, elle passa le Rhin soumis; plus tard, elle repassa en fugitive le Rhin qui s'était révolté. L'histoire... un vain jouet d'enfant!
Nous avons eu cela de bon, chez nous, Allemands, c'est que toute l'histoire moderne a été faite à notre profit. L'Allemagne a tenu l'étrier à la France, comme je l'ai tenu à Mirabeau. Quand l'Europe entière faisait de l'histoire, une histoire sanglante, l'Allemagne faisait de la poésie et du drame; aujourd'hui avant de mourir, il m'a été donné de voir encore une révolution française, la révolution de 1830, comme si la France avait le monopole des révolutions! Révolution qui frappera, cette fois, sur l'Allemagne, et qui troublera bien autrement ton onde, ô mon beau fleuve!
C'est très-vrai, nos villages sont encore en apparence aussi paisibles et contents qu'il y a sept mois; ils resplendissent de toutes les couleurs tranchées d'une moissonneuse au jour de fête... au dedans combien tout est changé! Sous ces toits aigus, derrière ces vitraux de plomb, les hommes ne s'abandonnent plus uniquement à la fumée des tabagies; ballottés jour et nuit entre deux civilisations puissantes, le Nord et le Midi, l'Allemagne et la France, qui les tiraillent à chaque instant, ils songent à prendre un parti définitif.
Il ne s'agit pas d'un drapeau nouveau, il faut choisir, cette fois, entre deux races, deux climats, deux mondes! Sans doute, il est grand, l'effroi qu'on a de voir le noyer qu'on a planté, le bois et le champ paternel, émondés par la mitraille et les pas des chevaux... pourtant c'est une des nécessités de l'Allemagne de se soumettre à ces révolutions qui ne s'arrêtent pas. La résistance de l'Allemagne à la première révolution française a été belle et grande... il faut qu'elle cède à la seconde. À l'insu même de l'Allemagne, l'attraction muette de la France est là s'exerçant sans relâche à compléter ses destinées. Désormais, malgré tous les obstacles, les deux climats sont jetés dans le même avenir... mais quel choc avant de se rejoindre, et que de sang répandu avant de s'entendre et de se réunir!
J'ai vu sur ces bords nuageux toute la grande migration française. C'était une honte pour cette vieille noblesse qui fuyait son pays, vagabonde et tremblante, abandonnant son roi prisonnier. Cependant ces frivoles gentilshommes, tournant le dos à la France, imprévoyants, se livraient à la plus folle gaieté, comme s'ils eussent fait à l'étranger un voyage de quelques jours. De toute cette noblesse perdue, je n'ai vu qu'un homme qui comprît toute sa position.
Un matin (j'étais ce jour-là plus inquiet que jamais de la France, et je m'en approchais de toutes mes forces, car la tempête grondait au loin), je vis venir à moi un gentilhomme français qui paraissait accablé de fatigue. Les marches forcées, l'insomnie et la privation de tout ce qui faisait sa vie et ses loisirs d'autrefois, ne l'avaient pas tellement défiguré que je ne pusse reconnaître le vicomte de Mirabeau. À son aspect je me sentis saisi d'une profonde pitié. Il vint s'asseoir à côté de moi, triste et silencieux, ce brusque et hardi parleur, naguère si plein de joie et de gros bons mots. Lui, si fier et si brutal, dont la voix était connue en tous les lieux consacrés à la bonne chère, au bon vin, il demanda modestement de quoi manger un morceau, car il n'avait rien pris depuis vingt-quatre heures; disant cela, il poussait le soupir plaintif d'un homme à jeun de la veille. Ce ne fut qu'après qu'il eut bu lentement une bouteille de vin du Rhin, que je me hasardai à lui parler: