À tant de séductions ingénues, je résistais vainement. Chaque jour, je me sentais vaincu par ce doux supplice.—Bonsoir, Fanchon, lui disais-je; et chaque soir elle était endormie avant que j'eusse eu le temps de lui dire encore une fois: Bonsoir!
Dieu! si les reines de Vienne ou de Paris m'avaient vu dans ce village enfumé, plein de fileuses, et moi filant le parfait amour! Que de rires! de sourires! que d'ironies! M. de Richelieu finissait mieux que je ne commençais, sans nul doute. M. de Lauzun avait déjà démontré aux marquises qu'il était le digne fils de son père, et déjà, dans toute l'Europe élégante on racontait à son propos de grandes histoires des petits appartements, qui portaient avec elles l'incendie, et que m'avait apprises monsieur mon précepteur. Oui, mais Fanchon était protégée et défendue par son innocence et par ma loyauté. J'étais déjà philosophe en toute chose, et même en amour... Disons tout et ne faisons pas le Scipion: ce qui protégeait Fanchon presque autant que sa propre innocence, à coup sûr, c'était ma timidité naturelle, et que je n'osais pas oser. Voilà comment les hommes décorent leurs faiblesses des noms les plus sonores! Quand j'avais honte, innocent et furieux contre moi-même, d'être un amoureux si craintif, j'aimais mieux croire en effet que j'étais retenu par la vertu.
Et si loin allait ma vertu, que je pensai sérieusement à épouser Fanchon, elle-même. Ainsi le comte d'Olban épousait Nanine; il est vrai que je valais cent fois le comte d'Olban, mais Fanchon, elle valait mille fois Nanine. Et si, bouleversé par tant d'événements extraordinaires dont je me faisais le héros, je finissais par m'endormir, ce court sommeil était assiégé par mille fantômes. Je voyais tous mes ancêtres féodaux s'élever contre moi; j'entendais les clameurs de mes chevaleresques aïeux, armés de pied en cap, les malédictions de mes nobles aïeules l'ironie à la lèvre, et le feu au regard; toute cette noble foule d'inconnus était à mes genoux, me priant, me suppliant les mains jointes, de ne pas déshonorer leur race par une indigne mésalliance. Que vous m'avez coûté cher, ô princes et princesses de Wolfenbuttel!
Un jour (le temps était mauvais, l'hiver commençait à se faire sentir, et les oiseaux de la ferme étaient blottis tristement sous les buissons chargés de neige), je me dis à moi-même:—Allons! courage! et qu'importe, après tout, à l'Allemagne? Il faut en finir, mon bonheur le veut; il faut que Fanchon sache enfin que je l'aime, et que j'en veux faire au moins une margrave! Oui! Fanchon! loin d'ici les vaines grandeurs! Loin de moi, même le sceptre! Et, que l'Europe entière l'apprenne avec frémissement, j'abjure à tes pieds toutes mes grandeurs... J'en étais là de mon héroïsme, et très-étonné que la foudre n'eût pas éclaté dans le ciel offensé de ma résolution sublime...
Survint Fanchon: elle était rêveuse et triste; elle s'approcha de moi, et s'inclinant:—Voulez-vous poser mon chapeau sur ma tête, monsieur Frédéric? me dit-elle.
J'obéis! Je posai le chapeau, un peu de côté, comme elle en avait l'habitude. Je fus remercié par un sourire, et ce sourire m'enhardit: pour la première fois, j'embrassai Fanchon; elle ne retira pas ses lèvres: au contraire, s'approchant de moi avec un regard caressant:
—Si je vous demande, me dit-elle, un rendez-vous, demain, puis-je espérer que vous y viendrez, monseigneur?
—Certes, Fanchon, j'y viendrai: mais où donc allez-vous si vite? «Il pleut, il pleut, bergère...» et c'est bien loin, demain, pour notre rendez-vous!
—Il faut que je parte absolument, me répondit Fanchon. À demain, sur le grand chemin, au banc de pierre, à côté de la fontaine. Elle me tendit la joue, une seconde fois. Je l'embrassai de nouveau, et elle partit, me laissant seul, en proie à mes belles résolutions.
Vint le lendemain! Il faisait encore plus froid que la veille. On peut penser que j'arrivai le premier, au rendez-vous. Dans la nuit, toute une révolution s'était opérée, et le froid, avait fait de la pluie une neige abondante. Hélas! le banc de pierre était couvert de neige; le vieil orme avait perdu ses dernières feuilles; on n'entendait plus le murmure de la source, et les oiseaux ne chantaient plus. Mon rendez-vous était devenu le rendez-vous de la brise et du tourbillon; tout gelait, tout se taisait!... Je sentis une petite main s'appuyer légèrement sur mon épaule: c'était sa main!—Bonjour, Fanchon! et je me sentis plus heureux que je ne l'avais jamais été près d'elle... Embrasse-moi donc, lui dis-je, en la tutoyant pour la première fois.