Alors seulement je m'aperçus que Fanchon n'était pas seule: elle donnait le bras à certain petit valet français nommé Julien, fifre et tambour de son état, qui avait quitté, pour me suivre, un terrible Allemand, le baron de Meindorff, qui le battait comme plâtre, et qui ne lui payait pas ses gages... Que faites-vous ici, Julien? lui dis-je assez mécontent de sa rencontre: allez m'attendre à la maison!
Julien ne partit pas, Fanchon le retint. Avec quel sourire!... un sourire qui lui disait: Julien, tu n'as plus de maître! Ainsi, elle l'affranchit d'un regard, puis, sans autre précaution, et d'un ton qui ne voulait pas de réplique:—«Ayez pitié de ce pauvre garçon, monseigneur! Il est si brave et si modeste! Il va faire un si bon mari pour votre petite Fanchon!» Disant ces mots, elle se retourna vers Julien; elle le regarda, elle lui sourit de nouveau, elle ne fut pas inquiète de ma réponse un seul instant. Quel changement, grand Dieu! L'enfant joueur faisait place à la femme résolue; à présent que je n'étais plus un malade, elle m'abandonnait comme on quitte une tâche accomplie! O mes rêves! ô mon héroïsme! ô mes résolutions!... Ma princesse était servante!... Or, telle fut, bien avant d'avoir habité Paris, ma première leçon d'égalité! C'étaient là mes premières amours: pensez donc si je les ai pleurées, pensez aussi au ridicule qui m'attendait, si quelque beau de la cour de France eût deviné mon idylle!... Ah! je suis vraiment un homme à qui rien n'a manqué, sinon peut-être un brin de vice, un brin de fard, pour faire un grand chemin à travers les grandes corruptions de son temps!
Dans l'histoire de Phédime et d'Agénor, un des petits livres de ma jeunesse, au temps du Sopha et des Bijoux indiscrets, je me rappelle une phrase qui me revenait bien souvent en mémoire: Il devait, dans la minute, la retrouver sur une fleur où il l'avait laissée... Imprudent! quand tu reviendras, Phédime à jamais sera partie, et les fleurs seront fanées, qui lui servaient de lit nuptial. Ainsi j'étais, cherchant à mes tristes amours, un dénoûment où je ne fusse pas ridicule, lorsque, dans le lointain, bien au loin, j'aperçus une voiture arrivant au galop de six chevaux. C'était d'abord comme un point noir; bientôt je distinguai une berline lourdement chargée, armoriée et fortifiée à l'avenant. Trois laquais à cheval étaient lancés à la suite; un chien dogue était assis sur le siége du carrosse... Au premier coup d'œil, averti par un vague instinct, je reconnus les armes et la livrée de ma mère. Dans la circonstance où j'étais, incertain de ce que j'allais devenir, honteux de moi-même, il me sembla que c'était le Ciel qui venait à mon aide, et que le dénoûment de mon vilain petit drame ne pouvait pas descendre d'une plus formidable machine: aussi bien la voiture seigneuriale s'arrêta lourdement à mes pieds.
Je relevai la tête, et je vis ma mère, elle-même, étonnée... elle qui ne s'étonnait de rien.
—Je ne m'attendais guère, monseigneur, à vous retrouver sur cette route en chevalier errant, aux côtés de cette fillette?... Et que faites-vous ici, s'il vous plaît?
L'aspect de ma mère aussitôt me rendit mon courage, et, cette fois, mon parti fut pris sur-le-champ:—Vous le voyez, madame, répondis-je en m'inclinant, je bénis le mariage de monsieur Julien avec mademoiselle Fanchon!
En même temps, je pris la main de Fanchon, et, m'approchant de Julien, que l'apparition de la princesse avait consterné:—Soyez heureuse, Fanchon, lui dis-je d'une voix émue. Et parlant ainsi, je serrais la main de Fanchon; sa main resta immobile et glacée! Ainsi, cette enfant qui m'avait sauvé, que j'avais tant aimée, elle n'eut pas un regard pour S. A. le prince de Wolfenbuttel, et pour ses vingt ans!
Ma mère, au moment où je montais dans sa voiture, m'arrêta, et de cette voix faite pour commander:
—Quand un homme de votre rang, me dit-elle, s'abaisse à bénir le mariage de ses domestiques, il leur donne une dot!
—Vous avez raison, madame, et qu'il soit fait ainsi que vous l'ordonnez. Puis me tournant vers Fanchon: