—Je vous donne, ô Fanchon! mon épée et mes pistolets, mon cordon vert et mon habit brodé, mon chapeau et mon plumet, mes talons rouges et mon point d'Alençon, mon Candide et mon Héloïse, et mon discours sur l'Inégalité des conditions.
Ceci dit, la berline, impatiente, obéissait au triple galop de ses six chevaux.
Je ne m'étais jamais vu, de ma vie, aussi près de ma mère, et j'étais fort troublé, je l'avoue, en pensant au compte que je lui rendrais de ma conduite. Aussi bien je me laissai conduire sans m'informer où nous allions. J'étais comme un homme à demi-éveillé qui cherche à se rappeler un songe qu'il aurait fait, dans la nuit.
La voiture passa devant la cabane à Fanchon. Je revis ce toit de chaume hospitalier, et la longue cheminée d'où s'élevait l'épaisse fumée d'un feu allumé, sans doute, en l'honneur de mon retour. Alors je revins à ma situation présente. Quelle différence entre ce jour et celui d'hier! Hier, l'amour et l'espoir! Aujourd'hui, la honte et le regret! Hier, j'étais le maître absolu de ma vie, et maintenant j'avais retrouvé mon maître, une Wolfenbuttel qui était ma mère! Et comme dans ce temps-là l'autorité des parents sur les fils restait intacte, je ne songeai pas même un instant à me dérober à l'autorité maternelle.
En ces temps, si loin de nous, le respect aux volontés paternelles était non-seulement un devoir de fils, mais encore un devoir de gentilhomme et de chrétien.
Je restai plusieurs jours dans cette position équivoque; nous gardions le silence, ma mère et moi, elle irritée et moi revenant par mille détours, à mes folles rêveries.
Quelle que fût cependant ma soumission, le lecteur aura compris que j'étais fort mécontent de moi-même, et que je me plaignais cruellement de ma chaîne. À la fin, lorsqu'à force de courir et de franchir l'espace, il advint que je me sentis plus calme et bientôt tout à fait calmé, alors je commençai à m'inquiéter du spectacle que j'avais sous les yeux. Chaque heure alors nous rapprochait de Paris, et déjà je reconnaissais que nous étions en France, à toutes les misères, à toutes les lamentations du grand chemin. À chaque pas, sur notre route, nous rencontrions des corvées, des receveurs, des marchands de sel, des douaniers, des monastères, des châteaux féodaux, force maréchaussée et force galériens se rendant à leur bagne... évidemment, nous approchions de Paris. Je sentais mon cœur s'agiter à chaque pas que nous faisions vers ces abîmes sans forme et sans nom.
—Voyez-vous, madame, combien ces belles terres sont malheureuses, combien ces paysans sont tristes, et quel silence affreux pèse sur ces contrées! Ce ne sont pas là les joies de notre patrie, ce ne sont point les plaisirs de nos bourgeois, la richesse de nos villes; notre Allemagne est un beau pays!
Ma mère me répondit avec plus de douceur que je n'aurais pensé.
—Oui, l'Allemagne est un beau et riche pays, Frédéric, non pas que je me sois attachée à étudier les mœurs bourgeoises, et à savoir si le paysan est heureux ou malheureux, mais l'Allemagne est un vieux et solide empire, elle compte des princes sans nombre, une noblesse antique et sans mélange. Hélas! mon fils, je ne vous adresserai pas de reproches inutiles; vous avez voulu montrer à l'empereur le danger des familiarités du maître au sujet, c'était bien fait cela, mais partir sans avoir imploré votre pardon! partir sans prendre congé de votre maître! O mon fils! vous le voyez, cependant, votre folle conduite m'a fait quitter cette cour superbe où je vivais en reine d'Allemagne, et quand j'appris que vous étiez parti sans équipage, avec un seul valet, comme un croquant, sans aucun titre et dans la disgrâce de l'empereur, le propre frère de notre cousine la reine de France...; en même temps, quand je me suis rappelé que vous étiez un admirateur de M. de Voltaire, un abonné à l'Encyclopédie, un enthousiaste de ce damné qu'on appelle Diderot, je me suis dit que sans moi vous étiez perdu: alors j'ai quitté ma charge à la cour, j'ai renoncé à mes emplois, à ma grandeur, et maintenant que je vous ai retrouvé, me voilà résolue à demander à S. M. la reine Marie-Antoinette, à notre jeune et bien-aimée archiduchesse, du service à sa cour pour moi... et pour vous!