Ainsi parla ma mère. Dans mes idées de philosophe indépendant, ce mot service! était assez malsonnant. J'avais adopté à ce sujet les opinions nouvelles.—Service? avez-vous dit, madame, eh! qui vous y force? N'êtes-vous pas la souveraine de deux comtés? N'avez-vous pas, à vous, assez de paysans pour faire la fortune de deux puissantes maisons? Mon père ne vous a-t-il pas laissé, en douaire, de vos biens propres, un château sur les bords du Rhin? Ou, si vous aimez mieux habiter sur l'Oder, n'êtes-vous pas encore, de votre chef, reine et maîtresse d'une terre presque royale? Que parlez-vous d'aller prendre du service à la cour de France?
J'aurais pu parler longtemps encore, la comtesse ne m'entendait plus. Elle, abandonner la cour! ne plus hanter avec des rois et des reines! elle, en un mot, ne plus servir! C'était l'exil que je lui proposais, c'était la mort! Le plus grand philosophe, et Diderot lui-même, Diderot, le premier, aurait eu pitié de cette douleur muette, et de l'effroi qui se peignait sur la figure de cette majesté désespérée! Elle ne voulait pas pleurer, mais ses yeux étaient gonflés de larmes! À la fin, et parlant tout bas, sur un ton solennel:
—Frédéric, me dit-elle, vous me ferez mourir de chagrin, avec ces opinions et ces discours de l'autre monde. Ayez pitié, monsieur, d'une mère au désespoir, qui vous aime et qui vous honore, en dépit de tant d'affreux paradoxes dont vous m'assassinez. Je ne sais par quelle fatalité les doctrines des philosophes ont gâté votre cœur, mais votre cœur est gâté sans retour. Vous aussi, vous, un prince de la confédération germanique, un Wolfenbuttel, vous rêvez l'égalité sociale, vous méprisez votre couronne, vous êtes prêt à renoncer au nom de vos aïeux, vous n'avez plus de foi à la royauté, vous, le dernier descendant de tant de princes, dont la famille a fourni des reines à deux trônes!
Sa voix, en ce moment, trahissait toutes les angoisses de la noble dame; elle tomba dans un profond accablement; la désolation et la terreur étaient gravées sur ces traits superbes: à l'aspect de ce désespoir, je sentis toute ma faute, et j'attendis que ma mère consentît à m'entendre, pour lui demander grâce et pardon!
—Hélas! hélas! reprenait-elle, mon propre fils m'a tuée sous le déshonneur! Jetez-moi sous les pieds de mes chevaux, faites-moi épouser un homme de finance, de roture ou de robe... Je suis perdue; les rois me méprisent, les reines m'évitent, désormais je n'ai plus qu'à vivre, abandonnée et sans crédit, au fond de mon manoir! Ainsi elle parlait, désolée, et pourtant elle ne pleurait pas, elle serait morte plutôt que de pleurer; mais elle priait tout bas le Dieu des bons conseils et des sages consolations.
Ce noble cœur, dont l'orgueil même était une vertu, représentait tout à fait ces obstinés sublimes qui ne comprendront jamais que le monde a changé. Le monde entier peut s'écrouler, ils restent immobiles sous les débris de l'univers.
Voilà comment, rêvant beaucoup et parlant peu, nous arrivâmes à Paris, ma mère et moi, vers la fin de décembre, par une nuit d'hiver, à l'instant même où toutes les petites maisons des faubourgs profanes s'éclairaient, l'une après l'autre, de feux mystérieux.
Quand je fus bien assuré d'être à Paris, je me sentis mieux. Un somptueux hôtel était retenu pour ma mère, dans le beau quartier de la ville, au faubourg Saint-Germain; c'est là que nous descendîmes. Le lendemain de notre arrivée, la comtesse était déjà tout entière aux longs préparatifs de sa présentation à la cour de Versailles; moi, je sortis à pied, afin de m'orienter dans ce rendez-vous de tous les étonnements.
Paris offrait alors un spectacle incroyable, un Paris tout neuf, et qui pourtant n'a duré qu'un jour. C'étaient trois à quatre villes en une seule; c'étaient plusieurs peuples sous un seul nom. Peuple étrange et divers; en même temps emporté par une extrême jeunesse, et frappé d'une horrible décrépitude; à la fois poussé en avant et retenu dans l'ornière; indécis dans ses volontés, inconstant dans son amour. Ce qu'il y avait de plus nouveau, de plus attrayant, de plus repoussant, de plus louable et de plus joli dans cette cité des merveilles et dans cette cour des miracles, c'étaient, aux deux extrémités de la ville: le Palais-Royal et le faubourg Saint-Antoine. Le nouveau propriétaire du Palais-Royal, qui, tout d'abord, était le Palais-Cardinal, ne voulant plus se contenter des apanages d'un prince, avait fait de son palais une boutique; il avait caché sous ses vieux ombrages, un abominable assemblage de boutiques et de maisons infâmes, consacrées au jeu et à la prostitution. Le faubourg Saint-Antoine, enivré de révoltes, et murmurant sa joie et sa menace aux murailles de la Bastille, avait le pressentiment de sa prochaine délivrance. À la voir de près, la Bastille tombait en ruines, et non-seulement la Bastille, avec ses sept tours et ses canons de fer, mais encore les monuments les plus solides et les plus consacrés dans cette ville souveraine: la Sorbonne et l'Archevêché, Notre-Dame et le Louvre, tout ce qui se tenait debout, depuis des siècles, était croulant, tout ce qui vivait était mort! Ceux qui semblaient vivre encore... autant de fantômes qui ont oublié de s'enfuir le matin, au premier chant du coq. Entre ces vieux monuments qui croulaient, entre ces grands hôtels chargés d'armoiries vermoulues, dans ces rues traversées de tant d'équipages, duchesses se rendant à la cour, petits-maîtres allant se battre à Vincennes, filles d'opéra qui ont dormi chez le ministre, abbés de cour allant à l'Académie, un peuple entier vivait d'une vie active, ardente, impitoyable, et l'on comprenait, à le voir agir, que ce grand peuple était vraiment fait pour toutes les conquêtes de l'avenir.
Le bourgeois de Paris, au temps dont je parle, il n'avait rien conservé de l'ancien bourgeois de la Ligue; il était riche, impassible, et tenant à ses franchises, mais dévoué et fidèle à son roi. Le peuple de Paris, une heure avant 1789, était un beau jeune homme en guenilles, oisif, moqueur, prêt à tout, terrible, habitué à voir toutes les grandeurs, à les voir de très-près, et à les saler au sel des chansons les moins équivoques. À un peuple ainsi fait, on pouvait, sans craindre un refus, tout proposer.—Allons! peuple, et portons à bras la chaise où se tient souriante Mme de Pompadour; allons! bon peuple, et couvrons de boue et d'injures le cercueil de ton maître. Ami-peuple, il s'agit de traîner Beaumarchais à Saint-Lazare... et le lendemain, tu renverseras, tu pilleras, tu briseras Saint-Lazare, et tu ouvriras ces cachots à la douce lumière... O peuple! interrogé par tous les doctes, sollicité par toutes les révoltes, plein de chefs-d'œuvre et plein d'espérances! Il était prêt à toutes les hardiesses, il était préparé à toutes les réformes! Tout ce qu'on lui commandait (pour peu que l'on sût s'y prendre), il l'exécutait sans remords, par plaisir ou par vanité. Il se jouait également du temps présent et du temps passé; il sentait, dans sa misère, que l'avenir appartenait à son génie; il ne s'inquiétait ni d'opprobre, ni de gloire, il attendait. Il sentait confusément que la ruine de ses maîtres était partout; que le trône avait été miné sans retour, et il s'en remettait, sur une douzaine de filles de joie et de malheur, dont il était le père et le conseil, le fauteur et le complice, pour renverser le peu qui restait debout en France: Église, Université, noblesse. Il était, ce peuple, un roi déchu, qui se disait: demain je règne à mon tour!