Ce tableau, le voici, vous le pouvez contempler tout à votre aise et non pas sans d'intimes frissonnements.
Et pour commencer le tableau de ces misérables, savez-vous quel est cet homme anéanti sous les mépris des gens de sa race et de sa caste, qui suit le convoi de sa femme, seul et sans un ami pour l'accompagner au cimetière, où la fosse commune attend cette infortunée!.. Hélas! la pauvre femme était jeune et belle, elle s'est noyée avant-hier, sans donner d'autre raison que l'ennui à son suicide; son époux, qui la suit, n'est pas assez riche pour acheter son deuil, c'est l'auteur de Mélanie et de Warwick. Voyez, au sommet de la rue Saint-Jacques, ce petit abbé qui s'échappe en riant de ces murailles où il habitait un grenier qu'il appelait sa Chartreuse... Allons, place à ce grand poëte... il fuit ces sombres murs, sa mansarde et sa chartreuse bien aimée; il fuit sans retourner la tête, et le voilà dans le grand monde, oracle du jour, maître de la Comédie, applaudi au théâtre, enivré de gloire... Le lendemain, honteux de ses incroyables succès, fatigué de sa gloire, il se retire, en Parthe, de la vie active; il reprend les graves fonctions du pédant, et il se flagelle enfin pour se châtier d'avoir eu tant de grâce et tant d'esprit en vers français. Il avait nom Gresset, cet homme-là, et sa gloire, un instant, inquiéta Voltaire... Et cet autre, au sommet de cette maison, qui soupe à sa fenêtre, à côté d'une ignoble servante!... Encore un peu, le monde est à ses pieds! Chacune de ses paroles est un arrêt; chacune de ses plaintes est une menace... Attendez qu'il soit repu de gloire! Il s'empoisonne, un jour d'été, et sa femme légitime devient la Marton d'un palefrenier! O quelle misère en tout ce monde littéraire, à la fois si triste et si puissant! Diderot apporte en courant dix écus à sa femme, et sa femme renvoie à l'instant ces dix écus au libraire: elle a peur que le libraire ne soit volé. Marmontel invite à dîner un ami très-pauvre, et, pour obtenir de la laitière un crédit supplémentaire, il fait ce qu'il ne ferait pas pour Mme de Pompadour, il adresse à la laitière une belle épître en vers harmonieux. Celui-ci était né poëte, il comprenait et traduisait Virgile, il s'appelait Malfilâtre!... Il meurt dans la misère, et d'un mal honteux, en tendant la main.
Ce grabat qu'on transporte, et que deux sœurs de charité attendent sur le seuil de l'Hôtel-Dieu... ô malheur à ces temps égoïstes, malheur à ces crimes de lèse-poésie! Il était vraiment un poëte, un vrai poëte, et le Juvénal de son temps, ce malheureux que l'on porte à travers la rue, étendu sur cette civière abominable... il s'appelait Gilbert. Voilà mes fantômes... En même temps paraissaient, et sous mes yeux éblouis, que dis-je? épouvantés, dans les phases diverses de leur fortune, tous les satellites subalternes de cette gloire active, intelligente et remuante... à l'infini. Voici Marmontel en sabots, voilà Marmontel dans le carrosse à Mlle Clairon! Par la barrière d'Enfer entrait Grétry, nouveau venu d'Italie, et portant ses pauvres hardes sur son dos; Rétif de la Bretonne et Mercier se disputaient un coin de la borne où ils écrivaient leurs tableaux de mœurs. M. Dorat, poudré, musqué, porté, pomponné, saluait à droite à gauche, et les gens de qualité ne lui rendaient pas son salut; dans une riche berline attelée de deux excellents chevaux, Beaumarchais traversait la ville et brûlait le pavé; on l'eût pris pour son patron lui-même, Pâris de Montmartel. M. de Buffon croisait M. de Montesquieu; La Chaussée en pleurant toujours, s'enivrait sans cesse avec Piron, qui riait toujours. Écoutez ces pleurs, ces grincements, ces cris de joie, et ces calomnies atroces, athéisme, ovations, clameurs étranges, joies d'ivrogne, anathèmes et cantiques, odes et chansons, pots-pourris, pont-neuf, stances, Tristes Nuits, scandales, chiffons, persiflages de l'Œil-de-Bœuf, financiers, revendeuses à la toilette, harengères, sages-femmes, appareilleuses, duchesses, marquises, et danseuses, et Saint-Lazare et la petite maison, la coulisse et les petites maisons, académiciens, cuisinières, philosophes, racoleurs, coquines et coquins, bateleurs, joueurs, maîtres d'armes, inventeurs, souffleurs, escamoteurs, magnétiseurs, guérisseurs, dégraisseurs, comédiens, comédiennes, rapins, bondrilles, franciscains, capucins, béguines, confesseurs, bouffons et nouvellistes, journaux et bouts-rimés, Encyclopédie... et petits livres, chez la petite Lolotte, à l'enseigne de la Frivolité, c'est tout ce siècle! Il porte à la fois le sceptre et le crochet, la hotte et l'éventail, la pourpre et la hure, il est ivre, il est fou, il est... tout... il est l'abîme, et pire encore, hardi jusqu'à la folie, insouciant jusqu'à la bêtise, avare à faire honte, égoïste et prodigue à faire peur.
Et tout au pied du grand escalier de la grand'chambre, je vis monsieur le bourreau en petit costume, allumant un joli petit bûcher en miniature, où de sa main blanche il brûlait des missels, des oremus, des thèses de théologie, aux lieux et place des livres que le magistrat avait condamnés à être lacérés et brûlés vifs, le magistrat lui-même ayant grand soin de sauver ces livres du bûcher, et d'en parer les rayons de sa bibliothèque. O mensonge! ô flamme absurde et ridicule! ô pensée impérissable et défiant la flamme et le bûcher!
Pour l'observateur sans passion, c'était pitié de comparer la violence de ces principes qui marchent, et la faiblesse des digues qu'on leur oppose; c'était pitié de songer que ces lettrés, ces hardis philosophes, persécutés à ce point-là qu'ils étaient devenus populaires comme des rois, vont disparaître de la face du monde réel, pour faire place à quelque chose dont la littérature n'avait pas d'idée, à l'éloquence, à une autre force encore inconnue, à la philosophie, à la politique! Or, ces deux forces, sorties tout armées de la littérature, elles ont eu pour dernier résultat, la libre pensée et la libre parole... un monde au delà des mondes créés.
Eh bien, ce monde à part dont on n'a jamais vu le pareil, cet empire absolu des fantaisies, des libertés, des rêves, des utopies, des colères et des satires, si vaste et si grand, devait finir avec le vieux marquis et frère capucin de Ferney, quand il rentra, le sublime vieillard, riant d'un sourire ironique et triomphant dans ce Paris, qui était aussi sa capitale. Il revenait pour mourir dans ce Paris, sa proie et sa conquête, malgré la cour et malgré l'Église, deux forces vaincues. Voltaire fut le dernier roi qui triompha de Paris. Il entra dans sa bonne ville, en dépit du roi qui croyait régner alors; il entra seul et l'arme au bras, content d'avoir gagné la bataille à lui seul, que lui seul il avait livrée! Il arriva donc, vainqueur comme vint Henri IV, mais sans entendre la messe: au contraire, en brisant le prêtre et l'autel. Alors Paris s'est prosterné sous les mains du vieillard, comme se prosterna le fils de Franklin. «Dieu et la liberté!» disait Voltaire, et c'est pourquoi depuis ce temps, Paris ne s'est plus prosterné devant personne, et pas même devant le génie... Il avait adoré Voltaire, et désormais il se crut dispensé de toute autre adoration.
Dans ce Paris, qui, vu de loin, est semblable à la fournaise, aux temps dont je parle, il advint que le maître absolu, même avant le roi, même avant M. de Voltaire, était, qui le croirait? un vieil et fidèle ami du peuple français, le fameux Polichinelle, enfant de l'Italie, et bourgeois de Paris, sur le Pont-Neuf. Si quelqu'un eut jamais plus d'esprit que Voltaire, à coup sûr c'est Polichinelle.
Il riait de toute espèce de pouvoir, à commencer par le préfet de police! Il jetait à pleines mains l'ironie et le mépris; il annonçait confusément à ce peuple, voisin de tant de libertés incroyables, la première de toutes les libertés, la parole! On l'écoutait bouche béante, et chacun, lui voyant renverser le trône et l'autel à coups de pied, se demandait si la Bastille était un rêve, et si la lettre de cachet était encore en honneur dans ce pays du bon plaisir? Quel tumulte en ce Polichinelle, et quelle orgie incroyable de paradoxes, de railleries, de sarcasmes publics, dans les carrefours, encore imprégnés du sel âcre et montant de la comédie ancienne! Où donc était maintenant ce peuple obéissant à ses rois, et qui, les voyant passer, se mettait à genoux comme pour le bon Dieu? En même temps la halle et la place Maubert étaient remplies de toutes sortes de tribuns sans nom, qui s'essayaient à tous les bruits de l'émeute, aux tempêtes les plus terribles des révolutions. Vous auriez dit une ville déchaînée, à la voir, à l'entendre, et que Paris était déjà à cent lieues de Versailles, tant l'abîme était vaste et profond qui séparait le roi du peuple, et la cité de Voltaire du palais de Louis le Grand.
Tout autre à ma place eût été grandement épouvanté de ces fièvres et de ces symptômes, mais, Dieu merci! j'étais un philosophe, un poëte, un rêveur. La rêverie allemande m'a sauvé dans ce Paris du dernier siècle; elle m'a rassuré dans les tristes angoisses dont j'ai été le témoin et la victime. Ainsi grâce à mes rêves, toutes les visions cruelles qui ont assailli mon âme, elles me sont arrivées émoussées et sans force. Ainsi l'idéal m'a protégé longtemps, il est vrai; mais j'ai pensé mourir, quand il m'a rejeté de ses bras. J'ai donc porté ma rêverie en tout lieu, parmi le peuple, au palais du roi, au milieu des enfants qui grandissent, imprévoyants de l'avenir. Vraiment, tel était aussi ce grand-peuple en ses bouleversements; il offrait un grand spectacle... horrible et charmant, aimable et furieux.
Et le soir, après mes rêves du matin, je rêvais encore. J'allais au théâtre en curieux: je m'abandonnais en poëte aux illusions de la scène, et j'écoutais le vieux drame à la façon d'un homme de l'autre siècle. Au fait, j'avais des rires et des larmes véritables, durant ces représentations des vieux chefs-d'œuvre. J'étais le seul qui fût sérieux et attentif, car c'était la mode alors de ne plus partager les émotions qui avaient fait la gloire des grands auteurs du grand siècle. En effet, déjà la passion s'était pervertie, et le drame avait changé de but. La déclamation remplaçait sur la scène l'amour, la terreur, les larmes, tout ce qui faisait la tragédie au temps de Corneille et de Racine. Je suis le dernier homme en France qui se soit plu aux chefs-d'œuvre nationaux. Je les ai regrettés, je les regrette encore, malgré mes deux fameux compatriotes, Gœthe et Schiller.