Quelquefois, las d'être en dehors de la scène, j'arrivais sur le théâtre au moment où le drame était à sa plus éclatante période, et je me mêlais aux comédiens, à l'instant le plus vif de leur passion. Les voilà tous! Silence à ces rois, et respect à ces héros! Approchez-vous, entrez pleinement dans la vieille histoire ou dans l'anecdote d'hier. Pendant trois heures vous avez sous les yeux une reine, une ingénue; elle rentre en vain dans les coulisses, elle vous parle encore en reine, en ingénue. Ah! que de fois cela m'est arrivé, de prendre au sérieux cette passion de commande, et d'écouter ces soupirs, de pleurer sur ces malheurs. Alors on n'eût pas été le bien venu à me dire que tout cela était un jeu; non! non! Cette illusion et cet enivrement ne pouvaient pas être une feinte, quand j'étais près de ces grands talents d'autrefois, quand de cette âme à moitié épanchée, je savourais le reste. Hélas! hélas! la toile baissait aux applaudissements, aux murmures du parterre, et tout était dit pour ce soir-là. Alors ma déesse devenait plus calme, sa robe de reine faisait place à la robe vulgaire, ses bijoux disparaissaient sous un chapeau fané, cette suite de serviteurs à galons dorés la laissait dans le désert, elle renfermait dans sa toilette le coloris de son visage, la blancheur de ses mains, la majesté de sa taille, sa passion, son âme et tout elle-même.

Je la voyais partir avec dédain, et sans regret.

Ce Paris, mon charme et mon épouvante, était semblable à ces contes des Mille et une Nuits, qui bercent notre enfance; on dirait une ville de l'Orient, qui, le soir venu, ouvrirait soudain tous ses harems. Croyez-moi, jeune homme, enivré du mystère de vos vingt ans, attendez le soir, quand l'air est chargé de parfums, quand les chanteurs des carrefours jettent l'harmonie à tous les vents, quand mille lueurs solitaires, comme autant d'étoiles, nous font comprendre que la vie est partout avec l'amour; alors, perdez-vous dans cette foule, au milieu de ces piéges charmants, des rires et des surprises: pour peu que vous ayez vingt ans vous la rencontrerez la déesse errante et vivante, que le roi Louis XV emportait au château de Luciennes, et faisait reine à son tour.

J'ai donc bien choisi mon heure et mon jour, en arrivant dans la ville-maîtresse, au moment le plus dramatique de sa chute, au milieu de cette émeute du passé contre l'avenir, dans cette rencontre ardente de tout ce qui voulait vivre, opposée à tout ce qui devait mourir.

Surtout, parmi ces souvenirs de ruine et de dévastation, je me rappelle un jour (ce fut la première et la dernière fois) où j'eus l'honneur de conduire ma mère au Théâtre-Français. On y devait représenter un drame étrange, une incroyable comédie, et il fallut de vives protections pour nous procurer une loge; nous fûmes rendus au théâtre de bonne heure, c'était la première fois que ma mère attendait. Quand nous entrâmes, la salle était remplie du parterre au sommet, c'était une attente universelle. On eût dit les Israëlites dans le désert, quand la baguette de Moïse demande au rocher le fleuve qui va désaltérer tout un peuple.

Je vois d'ici ma mère, auguste, imposante, et que rien n'étonne. On eût dit une reine, et quand la toile enfin se leva sur ces abîmes, son regard impassible et clair ne témoigna ni surprise ni étonnement,

Que vous dirais-je? Elle et moi nous assistâmes à un drame inouï que nous n'avions pas soupçonné, même dans les songes de la fièvre. Apparut d'abord à nos yeux incrédules un valet doré, fringant, beau parleur, amoureux. Amoureux... un homme en galons! Ce valet parlait de toute chose et se moquait de tout le monde, et de son maître plus que de personne; il fronde, il intrigue, il ne respecte rien, pas même sa maîtresse; effronté faiseur de quolibets de la plus vile espèce, hâbleur, moraliste; libertin jovial, osant tout, prêt à tout, même à l'adultère; orateur et poëte, diplomate et musicien, ancien journaliste et médecin de cavalerie, toujours sautant, riant, gambadant, le héros de la pièce, en un mot; une étoile, un sphinx... Vous le menacez de la justice, il s'en moque, il rit au nez du magistrat qui l'interroge en bégayant: Ah! le traître, et le brigand! qu'il était gai, joli, jovial, ami de la joie, et serviteur de toutes les licences! un philosophe! un enfant trouvé!

Cependant, ma mère attentive, épouvantée, osait à peine entendre et comprendre! On aura changé, se disait-elle en rougissant sous son rouge, la langue française, et les mots aujourd'hui n'ont plus le sens d'autrefois.

Bientôt quand monseigneur le valet avait fait la roue, et papillonné tout à son aise, monsieur son maître arrivait à sa suite. Or, ce nouveau venu dans cette comédie, il n'était rien moins qu'un imbécile! Au contraire, il était un grand seigneur, un Espagnol, noble même pour un Espagnol, un bel esprit, élégant, affable et sachant le prix d'une belle femme, excellent maître d'un excellent château, ayant le droit de justice haute, et n'en abusant pas quand il est sans passion, en un mot un bon seigneur. C'est justement ce maître excellent qui va devenir un jouet, un bouffon sous la main de son valet. Son valet l'attaque, le presse et le pousse, et le réduit à rien; son valet lui dispute jusqu'à une servante dont le pauvre homme a quelque envie, et sous ce bon prétexte que lui, le valet, il est le fiancé de cette fillette. O temps! ô mœurs!—Quoi donc? à entendre l'impertinent, vous n'avez eu que la peine de naître, Monseigneur. La peine de naître... Quelle phrase, et quel contre-sens pour une princesse de Wolfenbuttel!

Ma mère était hors d'elle-même... Et la soubrette aussi dédaigne Monseigneur, la soubrette qui redit tout à son époux futur! Vassale indocile, espiègle, insolente; élégante comme une dona, belle parleuse aussi, folle d'amour et ne le cachant guère. Quelles mœurs chez un grand d'Espagne, chez un seigneur de la Toison d'or! Quelle maison, et comment tenue? Hélas! ma mère n'en revenait pas.