Mais son épouvante et sa profonde horreur furent portées à leur comble, lorsqu'au milieu de l'intrigue elle vit arriver un grand homme habillé de noir, en longue soutane, et coiffé d'un chapeau de prêtre, le rabat blanc, l'œil creux, l'air hébété, les cheveux huileux, la tournure ignoble, le sourire méchant, la démarche hypocrite, un petit-fils de ce Tartufe que ma mère appelait le crime unique du grand roi Louis XIV... O ciel! (peu s'en fallait que ma mère, ainsi parlant, ne fît un signe de croix), ils n'ont pas même respecté leur Église, et les voilà qui traînent dans leurs gémonies le dépositaire et le représentant de l'antique foi! Lui-même, ce profane chapelain, ce prédicateur de salon, ce courtisan de toutes les heures, le faiseur de bons mots du Maître, il est le complaisant de Madame, le serviteur des valets de la maison, le flatteur en titre, le compagnon du petit chien, le proxénète universel!... Au même instant, léger et brillant, comme un papillon à son premier vol, se posant à peine, insouciant et volage, un printemps qui chante, une fleur qui s'ouvre, un rêve ignorant et naïf, ah! mon Dieu! voilà un adolescent plus dépravé qu'un chambellan de l'empereur, un enfant qui raconte aux nuages, aux arbres, aux fleurs, à la source limpide, et même à une vieille femme les premiers battements de son cœur.

Un enfant... dites-vous? Prenez garde à cet enfant, Mesdames! Redoutez son premier feu, ses lèvres de flamme, ses caresses incertaines; redoutez son sourire, son regard, sa voix, son geste et sa vague passion. Voyez: la soubrette l'embrasse avec joie et remords. Voyez madame la comtesse; une comtesse, une femme mariée à un grand seigneur... elle le regarde en soupirant. Voyez, comme on le dépouille, en hontoyant, dans le boudoir, comme on admire, avec un grand soupir, sa main blanche et son bras charmant. Voyez, ce bel enfant, on l'adore; il a des envieux, des ennemis, des jaloux, mais on l'adore. Ah! ces femmes qu'il enveloppe, amoureuses, dans ses naissantes amours, elles n'osent pas lui apprendre ce qu'il apprendrait avec tant d'ardeur; mais aussi si tu savais cela, Chérubin, Chérubin d'amour!

Cependant à côté de ce Chérubin il existe un être encore plus ignorant, une petite fille qui ne sait rien, qui se laisse instruire, et qui n'apprendrait rien toute seule. Avec toi, petite Fanchette, avec toi, Chérubin répète hardiment les leçons qu'il dérobe à Suzanne; avec Fanchette il est hardi comme un homme. Il prend à celle-ci tous les baisers que celle-là lui refuse. Esprit, chansons, rêves brûlants, tant de passions qui jasent et se taisent, se montrant, se cachant tour à tour; hardies et craintives, ces passions confondues, mêlées, pressées l'une contre l'autre, arrivent enfin à ce que ma mère appelait l'abomination de la désolation. C'était vraiment la fin du monde; il n'y avait plus rien, au delà, que l'abîme! Allons! c'en est fait, plus de trône et plus d'autel.

Dans ce drame infernal, animé de la verve et des mépris de Satan lui-même, et tout rempli de sa voix stridente et de son rire affreux, tout l'édifice était ruiné de fond en comble, toutes les vertus publiques et privées étaient vouées au plus affreux ridicule. Ici, le valet est hostile à son maître; ici, le mari trahit l'épouse, et l'épouse est la honte de l'époux. Le déshonneur, le déshonneur complet, sans réplique et sans rémission, est l'hôte assidu, féroce, implacable, de ces demeures mal hantées. Cette mère et ce père ont exposé cet enfant, le triste fruit de leurs banales amours; cependant la mère absolument veut épouser son fils, le fils, de son côté, insulte à la fois son père et sa mère... Eh! dit-il pour s'excuser: «C'est le bon sens, ma mère!» Dans cette débâcle énorme le juge est vénal, le paysan raisonne, la petite fille fait l'amour, le jeune enfant est libertin avant toute science du bien et du mal, l'homme d'église est un entremetteur; dans cette Babel immonde, chacun raisonne à la façon des démons de l'encyclopédie, et chacun parle hautement de ses droits et de ses devoirs. Là, on se tâtonne, on se coudoie, on se tutoie, on se prend au hasard dans la nuit, on ne se choisit pas, on se saisit, on se mêle; il y a des cabinets sombres, des bosquets nocturnes, des pères crédules, des valets fourbes! Tout est mystère et confusion, pêle-mêle, hasard, dilapidations; c'est tout le siècle agonisant! Tout se meurt, tout se perd; tout est mort, tout est perdu! Maintenant la livrée est régnante, et la seigneurie obéit au laquais. Ce sont les valets qui font les passions et qui les font à leur usage; ils forment pêle-mêle toutes sortes d'intrigues pour leur propre compte, avec l'argent du maître et dans son habit... et si parfois quelqu'un de ces bandits qui ont plus d'esprit que Voltaire, prend encore la livrée, à coup sûr, c'est par orgueil!

Telle était la fête, horrible, abominable, impie, à laquelle ma mère s'était conviée elle-même!... et pourtant, miracle étrange, la ville et la cour applaudissaient à ce spectacle impossible. Le peuple, auditeur actif et passionné, s'amusait, à en mourir de joie et d'orgueil, de ce grand seigneur cruellement bafoué; le peuple était heureux de voir enfin arriver sur le théâtre le tour, non plus de l'avare, de l'hypocrite ou du misanthrope, du ridicule et du vicieux, mais bien cette fois le tour du fort et du puissant. La comédie avait fait de singuliers progrès, à cette époque. Elle s'attaquait au trône, aux croyances, à la force, à la justice; elle brisait, en se jouant, des sceptres et des couronnes; elle renversait des châteaux forts; elle marquait ses victimes au fer chaud, elle les marquait au front, afin de reconnaître, au besoin, toutes ses victimes. Ainsi l'enseignement de tous était devenu la flatterie adressée au pauvre aux dépens du riche, au faible aux dépens du puissant; le peuple alors jouait le beau rôle; l'habit de cour s'éclipsait devant l'habit bourgeois; le marquis, fustigé par Molière, était frappé au cœur par Beaumarchais; mais aussi le peuple applaudissait à outrance; il avait, à la fois, le fanatisme et l'instinct de ses justes perversités contre le monde féodal; sa joie était sérieuse à la façon d'une vengeance où d'un châtiment.

Hélas! c'est au pied de ce théâtre incendiaire que va s'ouvrir, tantôt, ce sentier des révolutions qui mène à l'échafaud!

Qui le croirait? Pas une réclamation dans cette salle où vivait Molière, pas une voix dans ces échos du passé ne se fit entendre en faveur d'autrefois! Aux premières loges, les femmes étaient attendries; elles suivaient, la bouche entr'ouverte, haletante, les mœurs dissolues de ces cinq femmes, elles les accompagnaient de leurs vœux. Les femmes de ce temps-là ne voyaient que l'amour; l'amour était la grande affaire; et comme elles sentaient que la fin des temps était proche, elles se hâtaient d'aimer.

Hâte immense! hâte incroyable! On eût dit ces villes dévastées par l'Etna! Chacun se remue, afin d'échapper à la lave ardente, emportant ce qu'il a de plus précieux. Ainsi, pendant que les femmes se hâtaient sur les chemins de l'amour, l'ambitieux se hâtait sur le chemin de l'ambition.—Allons! disaient les jeunes gens, hâtons-nous, l'heure approche!—Hâtons-nous, disaient les vieillards. Seul, le peuple était patient. Il savait confusément pourquoi!

Le peuple disait tout bas, comme Figaro: Et moi, morbleu!

Les grands seigneurs, saignés à blanc, par ce barbier maudit, imaginèrent de sourire à ces piqûres. Cela leur parut beau de ne pas sentir le supplice; il est vrai que les petits marquis de Louis XIV, plus prévoyants et plus sages, s'étaient plaints à outrance quand le roi eut ordonné à Molière de les fustiger. Ainsi, par vanité, et pour montrer qu'elle ne craignait rien des petits esprits et des petites gens, la cour se plaisait à ce spectacle, elle riait à gorge déployée du comte Almaviva, plus spirituel, plus habile, plus aimable et plus fin, à lui seul, que toute la cour. Voilà qui est bien! Puis cette piquante réunion des plus jolies femmes de la comédie ajoutait une grâce nouvelle à toutes ces licences. En ce moment la fête était double, et pendant que les grandes dames des premières loges s'obstinaient à faire, de Chérubin, un jeune homme, le parant à loisir d'élégantes dentelles, de riches broderies, des plumes légères et des éperons d'or d'un jeune page, les hommes du parterre dépouillaient Chérubin de son habit de cour, ils voulaient que don Chérubin ne fût qu'une femme. Ils lui rendaient, comme au troisième acte, sa cornette, son jupon, sa couronne de fleurs, ses fines dentelles attachées au bonnet de la nuit. Être double et dangereux hermaphrodite, il peuplait la ville de Chérubins de quinze ans, mais ceux-ci... osaient oser. Quant aux hommes, n'est-il pas dit dans cette fameuse comédie: Il n'y a que les petits hommes qui s'effraient des petits écrits?