CHAPITRE V

Je sentais bien que j'étais en dehors de ce siècle, et que je ne le comprenais pas. Je pensais souvent que la raison de ce désordre était en deçà ou au delà de mon intelligence, et qu'à ce mouvement terrible il devait y avoir une cause apparente ou cachée, et que cette cause, il fallait la savoir! Quel était le héros, quels étaient les dieux de ce chaos politique? Où se tenait véritablement la cause de cette décadence? Je l'ignorais entièrement. Je n'étais alors qu'un futile jeune homme, insouciant de ma nature, et fort peu jaloux de creuser bien avant dans les choses humaines! Enfin je m'inquiétais fort peu, quand je voyais marcher une machine, des fils qui la faisaient se mouvoir. Pour moi ce monde était un spectacle amusant, auquel cependant j'aurais préféré, si l'on m'eût donné à choisir, une simple promenade avec Fanchon, sous notre arbre favori. Voilà pourquoi je veux qu'on m'excuse, si, malgré le hasard qui m'a favorisé au point de me jeter sur la voie des secrets politiques de ces tempêtes sans égales, j'ai eu si peu d'intelligence des faits et des hommes. Encore une fois, ceci n'est rien moins qu'une histoire... à peine est-ce un vieux conte, à mon usage! Ces événements qui représentent le chapitre le plus intéressant de ma jeunesse, je les ai vus, bien plus que je ne les ai compris; ces hommes dont je vais parler, je n'ai connu que leur visage; il m'a fallu refaire et deviner le reste. Mon peu d'intelligence va jusque-là, que je n'oserais pas les nommer tous, d'abord parce que je tiens à faire un vrai conte, de la présente histoire, ensuite parce que je suis l'homme de l'anachronisme et de l'erreur; je serais très-malheureux s'il fallait me fatiguer à ne confondre aucun nom, aucune date, aucun fait; je laisse toutes ces peines aux écrivains de profession.

Le lendemain du jour funeste où ma mère avait été à la Comédie, elle dormait profondément, fatiguée qu'elle était des pénibles émotions de la veille. L'appartement, contre l'usage, donnait sur la rue, et du côté opposé à ce logis provisoire était une joyeuse taverne où naguère les jeunes gens à la mode avaient coutume de s'enivrer. L'histoire de ce cabaret serait longue à écrire. Il avait commencé par être un rendez-vous de beaux esprits. Il s'était fait, en ce lieu, plus de poésie et de bons mots qu'on n'en fit jamais à l'Académie! Après les gens d'esprit étaient venus les gens d'épée; enfin, les philosophes avaient remplacé les soldats autour des brocs écumants. Au temps où je parle, la politique avait envahi cette maison, reine, à son tour, dans ces lieux hantés par tant de pouvoirs souverains. Donc aujourd'hui le gai cabaret avait pris une teinte sombre, un air superbe; il ne jasait plus, il déclamait; l'éloquence avait remplacé la chanson joyeuse; où régnaient Collé et Piron naguères, se montraient Puffendorf et le président de Montesquieu. Ce cabaret était une humble image du royaume de France, et je finis par trouver qu'il serait un digne sujet d'étude et de curiosité.

Chaque soir, c'étaient, dans cette étrange maison, des cris joyeux, des chansons bachiques, des propos d'amour, de cruelles médisances, un jeu brutal..: voilà pour les buveurs! C'étaient des dissertations sans fin, des projets inouïs, des accusations incroyables, des républiques imaginaires, des utopies de toute espèce, une révolte intelligente contre tout ce qui était l'autorité: voilà pour les politiques! Plus d'une fois, que le club l'emportât sur le cabaret, et, réciproquement, le cabaret sur le club, toutes ces disputes se terminaient par des coups d'épée, et par l'intervention de la maréchaussée! Ainsi, ma mère et moi, nous pouvions nous vanter d'un voisinage assez fécond en tristes discordes, et en clameurs insupportables aux amis de l'ordre et du repos. Pour ma part, le voisinage ne me déplaisait pas; j'aimais ces bruits étranges, ces subites clameurs, ces joies sans frein, ces dissertations lugubres dont le bourdonnement arrivait à mes oreilles, comme l'écho d'un canon d'alarme; j'aimais ces exercices oratoires, cette élégante ivrognerie où perçait le bel esprit et le bon sens; même, plus d'une fois, j'avais envié ces divertissements de chaque jour; mais ils fatiguaient étrangement ma mère, et ils lui auraient été tout à fait odieux, si d'ordinaire les matinées n'eussent pas été calmes, et favorables au sommeil du quartier.

Donc, ce matin-là j'étais dans ma chambre, rêvant encore et regrettant, dans mon rêve, mon Allemagne si tranquille et si réglée, quand je fus réveillé par d'horribles clameurs qui partaient du cabaret voisin. Au premier abord, le bruit était effrayant. C'étaient des hurlements, plutôt que des cris. On jurait, on chantait, on appelait à haute voix le maître de la maison; en un instant, tout le repos du quartier fut troublé, les laquais eux-mêmes se réveillèrent, comme au bruit d'une assemblée nationale... Or, ces messieurs se réveillaient de trop bonne heure, et ils se remirent paisiblement à dormir, quand ils se furent assurés qu'il ne s'agissait guère que d'une dispute entre quelques jeunes seigneurs pris de vin, et qui faisaient plus de bruit qu'ils n'avaient le droit d'en faire, à six heures du matin.

Malgré le bruit, ma mère dormait encore. Elle avait si grand besoin de repos, son sommeil était si précieux pour moi! J'envoyai donc un de mes gens à la taverne, priant ces messieurs de faire, à leur plaisir, un peu moins de tapage... une dame habitant dans l'hôtel voisin; elle dormait, elle avait passé une mauvaise nuit, et son fils priait ces messieurs d'avoir quelques égards pour son sommeil.

L'instant d'après mon messager rentrait effaré: son message avait été reçu avec des cris de fureur: on l'avait rappelé à l'ordre! à l'ordre! Même il avait été menacé du bâton, s'il ne se retirait pas sur-le-champ: c'était donc une insulte à ne pas supporter.

Je pris mon épée, et, sans quitter mon habit du matin, je me rendis à la taverne; j'étais de sang-froid; je vois encore l'enseigne de ce lieu. Elle représentait un trompette de régiment vidant sa bouteille avec une fille de cabaret; au bas de l'enseigne étaient écrits ces mots: Au Trompette blessé. J'entrai d'un pas très-calme dans la chambre haute du Trompette blessé.

Naturellement, je m'attendais à trouver en ce lieu quelques jeunes militaires de bonne volonté, et à terminer mon affaire à l'antique façon: on se pique, on s'explique, et tout est dit... mais quel fut mon étonnement!... Je cherchais des mousquetaires... je rencontrais des législateurs! Je venais l'épée à la main, j'étais reçu par une exorde en: Quousque tandem? Mes spadassins étaient occupés à reconstruire l'édifice social! Mon cabaret était une chambre des députés! Bref, j'arrivais au beau milieu d'un combat de paroles sonores, au moment où s'agitaient les plus terribles et les plus brûlantes questions.